En vrac - Pour amateurs (très) éclairés

Zakhar Prilepine : « Il n’y a pas de littérature universelle »

3 décembre, 2014 Alexandra Gouzeva, RBTH
L'écrivain Zakhar Prilepine, résident d’un petit village à 400 km de Moscou, s’est rendu dans la capitale pour récupérer un énième prix littéraire. Notre correspondante a évoqué avec lui ses livres, sa vision de l’Occident et le conflit en Ukraine.
Zakhar Prilepine Crédit : Artem Geodakian/TASS

Zakhar Prilepine est membre du Parti National-Bolchevik (interdit en Russie) et ancien agent de l’OMON (forces antiémeutes, ndlr). Il a pris part au conflit armé en Tchétchénie. Il fait son apparition sur la scène littéraire russe en 2004 avec le roman Pathologies. 

À ce jour, Prilepine compte plus d’une dizaine de livres et un grand nombre de prix littéraires prestigieux à son actif. Son dernier roman, Le Refuge qui raconte l’histoire du camp de prisonniers de Solovki, a été désigné livre de l’année 2014 en Russie et a récemment reçu le prix littéraire majeur du Grand livre.

 

Russia Beyond the Headlines : Quel est le secret du succès du Refuge?

Zakhar Prilepine : Je pense qu’il est en partie justifié par le fait que le livre n’a pas été lu comme une histoire des camps, vieille de cent ans. C’est un roman sur tout ce qui agite les esprits russes : les relations entre un homme et une femme, la liberté et la captivité, les relations entre l’homme et les cieux. Sergueï Essenine a dit une fois : « Il faut de la distance pour voir ce qui est grand ». Nous avons pris un peu de distance et pouvons, en regardant cette époque lointaine, comprendre certaines choses sur la nôtre. Et puis c’est tout simplement un bon livre.

Vous êtes beaucoup traduit, mais vous êtes un écrivain « très russe ». Les étrangers pourraient avoir du mal à comprendre vos œuvres …

Z.P.: C’est un peu un mythe, et un mythe essentiellement russe, de dire que personne dans le monde ne s’intéresse à nos problèmes locaux. Mais il n’y a pas de littérature universelle propre à tous les hommes, outre la littérature sur les humanoïdes que personne n’a jamais vu.

Dostoïevski et Tolstoï, ce sont d’ailleurs nos souffrances personnelles. Peut-être c’est pour cette raison que les étrangers admirent Dostoïevski plus que nous-mêmes : il révèle notre essence, et les étrangers perçoivent les Russes à travers les personnages de Dostoïevski.

Prilepine-écrivain et Prilepine-homme public sont-ils deux personnes distinctes ?

Z.P.: C’est une seule et même personne, mais Prilepine-écrivain n’a pas d’appartenance politique et ne cherche pas à imposer ses convictions au lecteur. Au contraire, je les fuis moi-même et tente de les contester. Néanmoins, il ne faut pas séparer ces deux hypostases – l’homme et l’auteur. Prenons, par exemple, Léon Tolstoï – il a beaucoup souffert à cause des contradictions liées à la religion et aux contradictions entre les sexes qu’il rejetait à cause du mal, de la violence et de la débauche. Mais ces livres sont souvent une justification de la paix universelle, c’est le cas de Guerre et Paix.

 Quel livre d’un auteur russe voudriez-vous conseiller aux étrangers ?

Z.P.: Je sais que les programmes scolaires roumain et polonais proposent Le Maître et Marguerite de Boulgakov – il faut, peut-être commencer par cette littérature captivante. C’est un roman génial, même s’il ne fait pas partie de mes livres préférés. Je préfère largement Le Don paisible qui, pour moi, est un livre du même ordre de grandeur que L’Iliade et L’Odyssée.

Prenez Guerre et Paix ou Anna Karénine et comparez les adaptations réalisées dans différents pays et le texte de Tolstoï.

Et, bien sûr, il faut lire Le Refuge.

Récemment, vous vous êtes rendu à plusieurs reprises dans l’oblast de Donetsk. Pourriez-vous nous parler de vos opinions concernant l’Ukraine ?

Z.P.: Je me suis souvent rendu dans le Donbass et j’ai été étonné de découvrir à quel point les volontaires de nationalité non-russe y sont nombreux : des Ossètes, des Tchétchènes, des Géorgiens.

Il se trouve que la lutte anti-corruption en Ukraine s’est brutalement transformée en une lutte russophobe. Certains ont estimé que c’est la garantie de leur avenir merveilleux. La Russie le regardait d’un œil sceptique, mais tolérait. À un moment, la société ukrainienne a explosé de l’intérieur et nous avons été obligés de prendre partie.

Je m’étais souvent rendu en Ukraine avant tout cela - depuis les années 2000, toute l’intelligentsia ukrainienne était antirusse et disait que le pays était au bord d’une guerre civile. Désormais, ils accusent la Russie de tous les maux, alors que la Russie n’y était pour rien – la moitié de l’Ukraine ne veut pas rester dans le champ de la mythologie et de la matrice ukrainiennes. Ils veulent continuer à vivre l’histoire russe, parler la langue russe. Les conditions réservées aux Russes les poussaient à croire qu’ils n’étaient que des invités en Ukraine et qu’ils devaient se comporter comme tels, alors qu’ils y vivent depuis toujours.

Tout cela a été porté à l’absurde : une histoire ukrainienne a été inventée, personne ne connaît cette histoire, elle n’est confirmée par aucune source. Elle a été inventée en Ukraine et on veut maintenant que les Russes y croient, mais ils ne veulent pas y croire. Les étrangers ne peuvent pas le comprendre, ils prennent le rejet de la mythologie ukrainienne pour une agression. Alors qu’il s’agit là d’une véritable démocratie, si une énorme partie de la population dit qu’elle ne veut pas vivre ainsi.

En Occident, on dit qu’il fallait absolument suivre les procédures d’usage, mais il n’y a pas de monde idéal. La Crimée voulait se séparer depuis plusieurs années, personne n’est allé dans leur sens. Et maintenant, tout le monde les accuse d’avoir agi de façon déraisonnable, alors que personne ne les aurait laissé faire cela, même autrement.

J’ai été l’un des premiers à prendre une position ferme contre Maïdan, j’ai senti ses élans russophobes. Mais à l’époque, j’ai étudié le classement des livres électroniques les plus populaires en Ukraine - mon Refuge y figurait en deuxième place. Un an plus tard, les Ukrainiens sont prêts à me mettre en pièces, alors que, cette année encore, je suis l’un des auteurs les plus vendus en Ukraine. Bien sûr, le classement des ventes de mes livres n’est pas un critère, mais je suis persuadé que même les Ukrainiens de l’Ouest sont nombreux à comprendre qu’ils ont fichu le bazar eux-mêmes.

 

Quels étaient votre objectif et la mission de vos voyages en Ukraine ?

Z.P.: J’ai plusieurs objectifs là-bas, mais le plus important est que, depuis le début, je suis un livreur permanent d’aide humanitaire à des services et des personnes très différents, notamment les civils, les hôpitaux, les écoles.

Quand et comment cette guerre finira-t-elle ?

Z.P.: Elle serait déjà finie si les États-Unis avaient pris un mois de vacances et avaient annoncé qu’ils n’y feraient plus rien. La question aujourd’hui est de savoir qui nourrira et sauvera l’Ukraine, car elle n’a pas de coussin de sécurité, ce pays est en faillite et 40 millions de personnes se trouveront désormais sans moyens de subsistance. Soit l’Europe, sous la pression des États-Unis, continuera à accuser la Russie de tous ces maux et tout cela se poursuivra, soit elle aura pitié de ce pauvre peuple et prendra une partie de l’Ukraine sous son aile, permettant à l’autre partie non de rejoindre, mais, d’une façon ou d’une autre, se rapprocher de la Russie.

Il est évident que l’Ukraine ne pourra vaincre le Donbass par la force. Ils ne peuvent pas non plus arrêter cette guerre, car la situation est très tendue. La société ukrainienne mobilisée est comme un vélo : tant que la guerre se poursuit, elle avance, mais dès qu’elle s’arrête, elle se met à tomber. La question est de savoir qui la relèvera.

 

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REVUE POLITIQUE INTERNATIONALE

  

Entretien avec Igor KALIAPINE 
Fondateur et dirigeant de l'ONG russe Comité contre la torture. 
conduit par 
Galia Ackerman
Journaliste
 
 

 

Galia Ackerman - Monsieur Kaliapine, vous êtes physicien de formation. Pouvez-vous nous expliquer quand et comment vous êtes devenu un défenseur des droits de l'homme ?

Igor Kaliapine - Tout a démarré dans les années 1980. J'étais assistant dans un institut de physique à Nijni Novgorod. J'étais très critique vis-à-vis du système soviétique, mais je ne savais pas comment échapper au carcan idéologique. En 1989, Boris Nemtsov, un jeune scientifique recruté par notre institut l'année précédente, a présenté sa candidature pour devenir député du Soviet suprême. Il tenait un discours radicalement nouveau : il exigeait l'instauration de la propriété privée et du multipartisme, rien de moins ! Je fus bouleversé. Tout naturellement, j'ai cherché à entrer en contact avec d'autres activistes d'obédience démocratique. 

Le 1er mai 1989, je suis allé à la manifestation officielle organisée chaque année ce jour-là avec un groupe de jeunes gens qui partageaient mes opinions. Au lieu de défiler sagement, nous avons scandé le slogan : « À bas la dictature du PCUS ! » Comme il fallait s'y attendre, nous avons tous été interpellés. Nous avons été rapidement relâchés, mais les autorités n'en avaient pas fini avec nous : ceux d'entre nous qui avaient un emploi l'ont perdu et ceux qui étaient étudiants ont été expulsés de l'université. Personne ne savait alors que, deux ans plus tard, le drapeau tricolore de la nouvelle Russie flotterait au-dessus du Kremlin ! 
G. A. - Êtes-vous alors retourné à la physique ? 

I. K. - Pas du tout. Début 1992, après avoir enchaîné les petits boulots, j'ai créé une entreprise d'emballages plastiques. Comme tant d'autres, je profitais de la nouvelle liberté d'entreprendre. Mais je me suis vite aperçu que les fonctionnaires voyaient dans n'importe quelle affaire une source d'enrichissement... pour eux ! Je subissais sans cesse des contrôles fiscaux, sanitaires et autres, dont le seul objectif était de m'extorquer des pots-de-vin. Parallèlement, des groupes criminels ont fait leur apparition. Ces bandits rackettaient les entrepreneurs... et la police ne voulait pas nous protéger, expliquant que le business privé n'était « pas son affaire ». 

C'est alors que j'ai créé, avec quelques amis, la Société des droits de l'homme de Nijni Novgorod. Pendant des années, j'ai continué à m'occuper de mon entreprise tout en travaillant, bénévolement, au sein de cette ONG. Finalement, j'ai opté pour le travail à plein temps au sein de l'ONG : c'était devenu ma vraie vocation. 
G. A. - Cette organisation se consacrait-elle à une problématique en particulier ? 

I. K. - Notre petite ONG locale recevait chaque année des centaines de plaintes faisant état de l'utilisation de la torture par la police afin d'obtenir des aveux. Lorsque nous visitions des colonies pénitentiaires, de nombreux détenus nous affirmaient qu'ils avaient été sauvagement battus pendant l'instruction. Mais quand nous adressions des interpellations au parquet, on nous répondait systématiquement qu'après vérification les faits cités n'avaient pas été confirmés. Les autorités judiciaires niaient en bloc l'existence du problème ! 
Face à ce mutisme, j'ai décidé de constituer une équipe de juristes. C'est ainsi qu'est né le Comité contre la torture de Nijni Novgorod. Je voulais qu'on trouve les moyens de forcer le parquet à réagir aux plaintes concernant l'emploi de la torture. 

G. A. - Pouvez-vous citer un cas de torture emblématique ? 

I. K. - L'une des premières affaires dont nous nous sommes occupés a été celle de Maxim Podsvirov. Un jour de l'automne 1998, cet adolescent a été arrêté à son école et conduit au poste, en présence de nombreux témoins. Les policiers voulaient qu'il témoigne contre son frère Alexeï, accusé d'avoir frappé un agent des forces de l'ordre. Le soir, lorsque ses parents sont venus le récupérer, Maxim portait des traces de coups, son nez était cassé. Il a été relâché après avoir signé une déposition incriminant son frère. Sur la foi de cette déposition obtenue sous la torture, Alexeï fut jeté en prison. Plus tard, il fut innocenté : la police avait fini par retrouver le véritable agresseur. Quant à Maxim, le parquet conclut qu'il n'avait subi aucune violence et qu'il avait fait sa déposition de son plein gré... 
Je citerai un autre cas, très connu en Russie, celui d'Alexeï Mikheïev. En 1998, ce jeune habitant de Nijni Novgorod fut soupçonné du meurtre de sa petite amie, qui avait été portée disparue quelque temps plus tôt. Sous la torture, Mikheïev et l'un de ses amis ont fini par avouer qu'ils l'avaient violée, tuée et enterrée dans une forêt. Mais ils ont été incapables d'indiquer le lieu où ils auraient enterré le corps. La police a donc continué de les torturer. Mikheïev ne pouvait plus endurer les électrochocs ; il s'est jeté par la fenêtre et devint tétraplégique. Et la jeune fille en question, qui avait simplement fait une fugue, est rentrée à la maison quelques jours après cette tentative de suicide. Eh bien, même dans ce cas tragique, le parquet nia l'usage de la torture et affirma que Mikheïev et son ami avaient avoué un crime imaginaire parce qu'ils étaient psychiquement instables ! 

G. A. - Quelle tactique avez-vous décidé d'adopter pour faire reconnaître la pratique de la torture ? 

I. K. - Il faut comprendre que le parquet et la justice ont intérêt à préserver ce système : la torture permet d'obtenir des aveux, donc d'augmenter le taux d'élucidation des crimes, donc d'obtenir de l'avancement et des primes - et peu importe si cela signifie que des innocents sont jetés en prison ! Voilà pourquoi il est si difficile d'obliger les procureurs et les juges à reconnaître les abus ! Mais, peu à peu, nous avons élaboré tout un mécanisme judiciaire pour parvenir à nos fins : nous avons appris à collecter des preuves et à obliger le parquet et les tribunaux à réagir. C'est ainsi que, en 2002, le policier qui avait cassé le nez de Maxime Podsvirov a été condamné. Mais il nous a fallu quatre ans... Quant à l'affaire Mikheïev, nous avons travaillé sur ce dossier pendant sept ans. Nous avons réussi à faire annuler 26 décisions de justice qui exigeaient l'arrêt de la procédure. Finalement, l'affaire Mikheïev a été traitée par la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) : elle a rendu son arrêt en janvier 2006. 

G. A. - Quelles ont été les conclusions de la Cour de Strasbourg ? 

I. K. - Elle a reconnu l'usage de la torture et constaté l'absence d'enquête objective de la part du parquet : c'est notre ONG, et non pas le parquet, qui avait recueilli toutes les preuves de la culpabilité des policiers. Ce fut la toute première décision de la justice européenne concernant la torture en Russie. Dans les années suivantes, elle fut suivie de plusieurs autres décisions du même genre. Quant à Mikheïev, il a obtenu une compensation sans précédent : 250 000 euros. Et l'État russe lui a versé cette somme. 

G. A. - Est-il toujours en vie ? 

I. K. - Oui, mais il est très mal en point. D'ailleurs, son état de santé nous a tellement préoccupés que nous avons décidé de développer un autre champ d'activité : la médecine de réhabilitation pour les victimes de la torture. Malheureusement, Mikheïev n'est pas un cas unique. De nombreuses victimes de la torture se trouvent dans un état physique et psychique grave. Parfois, ces gens meurent avant que nous parvenions à les aider - et avant que ceux qui les ont torturés aient été punis. 

G. A. - Cette constante recherche de coupables au sein de la police ne vous crée-t-elle pas des ennuis ? 

I. K. - Tant que nous nous contentions de dénoncer quelques cas individuels, nos activités étaient tolérées. Mais nous affirmons que la torture est un phénomène courant qui ne se limite pas à des bavures exceptionnelles commises par des individus sadiques. Nous disons aussi qu'en refusant le plus souvent d'enquêter sur l'usage de la torture par la police le parquet encourage, de fait, cette pratique. À ce jour, nous avons obtenu la condamnation de 95 policiers : au vu des résistances que nous rencontrons, c'est un score honorable. Résultat : le système judiciaire voit en nous une sorte d'adversaire idéologique. Surtout quand nous en parlons à l'étranger. 

G. A. - La population comprend-elle l'importance de votre travail ? 

I. K. - En Russie, il y a beaucoup de gens qui sont indifférents à la liberté de parole et aux autres exigences de la société démocratique. Mais la question de la violence policière préoccupe tout le monde ! Pourquoi ? À notre demande, un institut de sociologie a réalisé un sondage dans quatre grandes villes russes, dont Nijni Novgorod. Il a été démontré qu'un adulte sur cinq avait été battu par des policiers au moins une fois dans sa vie. Aucun groupe social ne se sent totalement protégé contre cette violence. N'importe quel fonctionnaire, n'importe quel homme d'affaires peut être arrêté, battu, torturé. Personne n'est épargné. 

G. A. - La presse vous soutient-elle ? 

I. K. - Les journalistes savent à quel point la violence policière préoccupe les gens. Et, comme chaque fois que nous rendons une affaire publique nous présentons toujours des preuves irréfutables de l'usage de la torture par la police et de l'inaction de la justice, ils rendent volontiers compte de notre travail. En revanche, le pouvoir ne nous apprécie guère. Il n'a aucune envie de réformer la police et les organes chargés de l'instruction. Comme je viens de le dire, les autorités sont particulièrement mécontentes lorsque nous dénonçons les tares de la justice russe à l'étranger. Or nous sommes toujours présents quand la délégation russe présente ses rapports au Comité contre la torture de l'ONU. Et nous adressons de nombreuses plaintes à la CEDH. Et nos interventions devant ces instances sont relayées dans la presse. 

G. A. - Vous travaillez également en Tchétchénie... 

I. K. - Vous avez raison de le souligner. L'irritation du pouvoir à notre égard s'est considérablement accrue depuis que nous avons commencé à travailler en Tchétchénie. Il existe une loi non écrite en Russie : lors de l'instruction, les policiers ont le droit de battre les prévenus (bien entendu, cette pratique est interdite par la législation mais reste très courante). La seule limite, c'est qu'ils ne doivent ni mutiler les personnes interpellées, ni les enlever ou les faire disparaître. En Tchétchénie, en revanche, tout cela est possible, parce qu'il s'agit d'une zone de non-droit absolu ! 
Lorsque nous avons ouvert une antenne en Tchétchénie, en 2005, les affaires que nous traitions concernaient des militaires russes. Il nous était plus difficile d'enquêter là-bas que dans le reste du pays, mais nous avons quand même réussi à aboutir à l'ouverture de procès contre les tortionnaires. La situation n'était donc pas totalement désespérée. Elle s'est détériorée à partir de 2006, lorsque les gens de Kadyrov ont pris le contrôle de la république. D'emblée, les juristes tchétchènes qui avaient collaboré avec nous ont refusé de continuer de le faire : ils redoutaient les représailles des « kadyroviens » contre eux et, surtout, contre leur famille. Plus généralement, tout le monde a peur des « gens de Delimkhanov ». 

G. A. - Qui sont ces gens ? 

I. K. - Adam Delimkhanov est le premier vice-premier ministre de la Tchétchénie, chargé de superviser toutes les formations armées tchétchènes. C'est le plus proche ami de Kadyrov. Les formations armées fidèles au duo Kadyrov-Delimkhanov sèment la terreur dans la république. Elles sont bien plus redoutables que ne l'étaient les troupes fédérales. À un tel point que si ces groupes enlèvent quelqu'un et que cet individu disparaît sans laisser de trace, la police et le parquet n'essaient même pas d'enquêter sur son sort. 

G. A. - Quel fut l'impact de cette dégradation de la situation sur votre travail ? 

I. K. - Au début, des collaborateurs locaux de l'ONG Mémorial se sont substitués à nos juristes. Mais, en 2009, la représentante de Mémorial à Grozny, Natalia Estemirova, qui s'occupait de nombreux dossiers d'enlèvements et d'assassinats, a elle-même été enlevée et tuée. Après cette tragédie, nous avons décidé qu'il était de notre devoir de nous occuper des affaires dangereuses. C'est alors qu'est née l'idée de former des groupes mobiles de juristes. Voici comment nous fonctionnons aujourd'hui : une équipe vient en Tchétchénie pour enquêter sur quelques cas concrets et, au bout d'un mois, elle est remplacée par une nouvelle équipe. 

G. A. - Vous dites que la Tchétchénie est une zone de non-droit... 

I. K. - Ce qui se passe là-bas défie l'imagination. En Tchétchénie, le parquet est totalement impuissant. Un enquêteur haut gradé du parquet peut convoquer un policier ou un membre des détachements spéciaux soupçonné d'avoir pratiqué la torture ou commis un enlèvement suivi d'une exécution extra-judiciaire... mais ces gens ne répondent pas aux convocations et il n'y a aucun moyen de les obliger à venir ou à fournir des renseignements ! Qui plus est, un simple combattant d'un détachement spécial peut menacer de mort un haut gradé du parquet ou un colonel du FSB, et ne pas être inquiété : dans la hiérarchie réelle, un policier au service de Delimkhanov est plus puissant qu'un fonctionnaire nommé par Moscou. 

G. A. - N'est-il pas possible de se plaindre à Moscou ? 

I. K. - C'est possible, mais c'est parfaitement inutile. Si le parquet tchétchène, sous notre pression, se plaint auprès des autorités centrales, il reçoit toujours la même réponse : « Il ne faut pas déstabiliser la situation en Tchétchénie. » Ce terme de « stabilité » est souvent employé dans la rhétorique politique de nos dirigeants, mais c'est un terme ambigu : le seul endroit où règne une stabilité absolue, c'est le cimetière... 

G. A. - Ce que vous dites est assez paradoxal. Après deux guerres victorieuses, Moscou n'a donc aucune prise sur ce qui se passe en Tchétchénie ? 

I. K. - Exactement. Notre organisation connaît des dizaines de cas où le parquet et le FSB de Tchétchénie - deux instances censées superviser le travail de la police et des unités armées locales - se sont révélés totalement impuissants. Nous avons envoyé ces informations au procureur général de la Fédération de Russie, Iouri Tchaïka, et aux chefs des groupes parlementaires de la Douma. Personne n'a réagi. Pour une raison simple : l'arbitraire que Kadyrov fait régner en Tchétchénie, c'est le prix que Moscou paie pour avoir le calme sur son territoire. Kadyrov peut faire ce qu'il veut, pourvu qu'il parvienne à en finir avec les « bandits » (1). Il exerce un pouvoir absolu sur sa République. C'est ce que le Kremlin appelle la « stabilisation ». Disons-le clairement : Kadyrov est entièrement dévoué à Poutine, et Poutine lui laisse une liberté d'action totale. 

G. A. - Que pouvez-vous faire dans de telles circonstances ? 

I. K. - Contre vents et marées, nos groupes mobiles continuent leur travail. En ce moment, nous nous concentrons sur l'affaire d'Islam Oumarpachaev. Cet homme a été enlevé par un détachement spécial en décembre 2009 pour avoir critiqué dans une conversation téléphonique le comportement des miliciens de Kadyrov. Il a été détenu dans une cave pendant quatre mois, enchaîné à un radiateur. Ses ravisseurs lui disaient ouvertement qu'ils allaient l'abattre le 9 mai - la date anniversaire de l'assassinat de Kadyrov senior (2) - et qu'ensuite ils se vanteraient d'avoir prévenu un attentat puis montreraient son cadavre à la télévision en le présentant comme étant celui d'un « terroriste ». C'est une pratique courante de ce régime. 
Notre équipe a pu découvrir qu'Oumarpachaev avait été arrêté par un détachement des forces spéciales de la police, l'OMON. À notre demande, la Cour européenne des droits de l'homme adressa une lettre officielle au gouvernement russe. Cette démarche fit son effet : Oumarpachaev fut libéré. 
Généralement, quand les gens sortent miraculeusement vivants des geôles de Kadyrov, ils refusent de parler de leur calvaire. Mais Oumarpachaev, transporté à Nijni Novogorod  par nos soins, a accepté de témoigner. 
Seulement, pour prouver la réalité de son enlèvement et de sa détention illégale, il fallait enquêter en Tchétchénie. Comme le parquet local s'est révélé totalement impuissant, nous avons exigé que l'enquête soit menée depuis Moscou. Par deux fois, nous avons essuyé un refus. Finalement, grâce à l'intervention de Thomas Hammarberg, commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, un enquêteur moscovite a été désigné. À l'heure qu'il est, il continue de travailler mais il se heurte au refus de coopérer des structures de force tchétchènes. Comme d'habitude. 
De notre côté, nous continuons à informer la presse des difficultés auxquelles ce courageux enquêteur est confronté. Cet été, le FSB a initié une enquête contre moi pour « violation du secret de l'instruction ». C'est totalement absurde : j'expose uniquement les entraves posées à cette enquête ! Pourtant, je n'exclus pas qu'on finisse par m'inculper. 

G. A. - Justement, un carcan judiciaire semble en train de se resserrer autour de l'opposition... 

I. K. - La Douma a adopté ou est en train d'adopter toute une brochette de lois qui me semblent anticonstitutionnelles. Il s'agit de lois sur la haute trahison, sur l'espionnage et sur la divulgation de secrets d'État ou d'informations nuisibles aux intérêts de la Russie. Ces nouvelles lois sont pour le moins déroutantes, dans la mesure où elles se fondent sur le principe de l'« imputabilité objective ». Ce principe a déjà été occasionnellement appliqué par le passé, comme dans le cas d'Igor Soutiaguine (3), mais dorénavant cette pratique sera légale. 

G. A. - De quoi s'agit-il ? 

I. K. - Ces textes visent à punir les gens qui commettent un délit sans le savoir. Par exemple, je communique régulièrement des données sur la torture pratiquée dans les prisons russes à des rapporteurs de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe ou à Amnesty International. Ces informations sont souvent utilisées dans des rapports rédigés par ces organisations - rapports où la Russie est épinglée. À présent, le FSB ou la Douma peuvent proclamer que des rapports de ce genre sont nuisibles aux intérêts de l'État russe et saisir la justice pour que je sois condamné. 
Vous voyez l'absurdité ? Je suis patriote. J'agis dans les intérêts de mon pays et de ses citoyens afin de rendre notre police et notre justice plus efficaces et plus « humaines ». J'agis pour que mon pays devienne plus démocratique. Mais ce que je fais peut me valoir de longues années de prison ferme ! 

G. A. - J'aimerais avoir une autre précision. Admettons qu'un journaliste étranger ou un membre d'Amnesty arrive chez vous, à Nijni Novgorod, et que vous lui transmettiez des informations considérées par le FSB comme potentiellement nuisibles. Du simple fait de les avoir recueillies, votre interlocuteur peut-il lui aussi être condamné ? 

I. K. - Il peut être jugé, par contumace ou en sa présence, pour obtention illégale d'informations relevant du secret d'État ! Le même principe d'« imputabilité objective » s'appliquera à son cas. Cet étranger peut recueillir des informations relevant d'un secret d'État sans qu'il en soit conscient. Il n'en aura pas moins commis un crime aux yeux de notre loi. 

G. A. - Mais la définition d'un secret d'État est totalement floue. Par exemple, en Biélorussie, même le nombre d'électeurs inscrits dans tel ou tel bureau de vote est considéré comme un secret d'État. Si la Russie suit la voie de Loukachenko, alors les activités d'une association comme Golos (La Voix), qui s'occupe du monitoring des élections sur le territoire russe, peuvent tomber sous le coup de la loi : le fait de rendre publiques des fraudes pourrait être considéré comme la divulgation d'un secret d'État. Et celui à qui l'on transmet ces informations viole la loi également, n'est-ce pas ? 

I. K. - C'est exact. Mais il y a dans toutes ces lois un aspect supplémentaire qui rend leur application tout à fait arbitraire. Je m'explique. Si l'on me prévient que telle ou telle information est « secrète » et que je signe un document par lequel je m'engage à ne pas la divulguer, alors la situation est claire : dans le cas où je déciderais de la divulguer quand même, j'agirais à mes risques et périls. 
Le problème, c'est que, chez nous, la liste des informations considérées comme confidentielles est un secret en soi ! Moi, en tant que citoyen ordinaire, je n'y ai pas accès. Si je suis témoin d'un événement et que j'en parle à un journaliste, je n'ai aucun moyen de savoir si l'événement en question est inscrit sur une circulaire quelconque qui le rend « confidentiel ». Pourtant, je peux être accusé d'obtention illégale d'informations confidentielles, de divulgation non autorisée, et même de haute trahison ! On peut donc devenir un espion et un traître à la patrie sans même le soupçonner. C'est cela, l'« imputabilité objective » - une pratique qui, par ailleurs, est strictement interdite par la partie générale du Code pénal de la Fédération de Russie. 

G. A. - Qui est spécialement visé par cette législation ? Et comment sera-t-elle appliquée, à votre avis ? 

I. K. - Cette intimidation vise les fonctionnaires d'État plus que les opposants purs et durs, plutôt intrépides. Imaginez un fonctionnaire qui tient à son poste et qui craint la machine répressive de l'État. Quelle conclusion fera-t-il à la lecture de ces lois ? Il comprendra qu'il doit garder le silence en toutes circonstances et ne jamais émettre la moindre critique. Et, surtout, qu'il ne doit pas parler aux journalistes ou aux représentants des ONG. Quant à l'application de la loi en question, elle se fera probablement « à la russe ». C'est-à-dire de façon sélective et ponctuelle, uniquement en fonction du choix arbitraire des autorités. 

G. A. - J'ai l'impression que le régime russe est en train d'élaborer un cadre juridique en vue d'une grande vague de répression à venir. Par exemple, lorsqu'on a jugé les Pussy Riot, il n'existait pas d'article du Code pénal correspondant à leur « délit » (une « prière punk » anti-Poutine à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou). Comme le pouvoir voulait absolument que les prévenues écopent d'une peine de prison, la Cour s'est exécutée et les a condamnées pour « hooliganisme ». Et voilà que, aujourd'hui, pour combler cette lacune du Code pénal, des députés de la Douma proposent un projet de loi visant à punir le fait d'offenser les sentiments des croyants. De la même façon, comme le Kremlin a peur de la contestation de masse qui s'est déchaînée depuis décembre 2011, il essaie de mettre fin aux activités de l'opposition en durcissant la législation... 

I. K. - Comme vous le soulignez, le pouvoir met en place un carcan répressif qui permet de juger n'importe qui pour n'importe quoi. En clair, toutes ces lois adoptées au cours de ces derniers mois ou en passe d'être adoptées semblent avoir été créées ad hoc, afin de répondre en urgence à des situations concrètes. Mais pourquoi légiférer ? Lorsque quelque chose gêne ce régime, comme le montre l'affaire des Pussy Riot, le système judiciaire se débrouille déjà avec l'arsenal à sa disposition. En réalité, ces lois hâtives augmentent encore le degré d'arbitraire de la justice russe. 

G. A. - Revenons un instant à l'affaire des Pussy Riot qui, à mes yeux, est un événement encore bien plus considérable qu'il ne paraît. Cette affaire semble marquer, en effet, la victoire définitive des slavophiles sur les occidentalistes (4). La diabolisation de l'Occident, de l'« étranger » a atteint des niveaux inouïs. Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder des documentaires comme « Les Provocateurs » ou « Anatomie de la protestation » produits par la grande chaîne NTV (5). Ne trouvez-vous pas que nous assistons actuellement à un repli vers les valeurs slavophiles d'autrefois, mais avec des méthodes de propagande empruntées à Staline ? 

I. K. - Pis encore, c'est un repli vers l'époque d'avant Pierre le Grand ! Depuis ce tsar réformateur qui a régné au début du XVIIIe siècle, notre classe gouvernante et nos élites ont toujours essayé de se rapprocher des standards européens - même si pour y parvenir elles ont souvent employé des méthodes barbares. En tout cas, c'était l'objectif déclaré. À présent, on fait machine arrière ! 

G. A. - Il est vrai que la monarchie russe s'opposait à la révolution en Europe ; mais, au moins, elle se positionnait comme une monarchie européenne et non comme un despotisme asiatique... À votre avis, pourquoi Vladimir Poutine tourne-t-il aujourd'hui le dos aux principes chers à l'Europe ? 

I. K. - M. Poutine n'a jamais été habité par de véritables convictions car ce n'est pas un homme politique ; c'est un fonctionnaire du FSB. Mais il vient de se rendre compte que la classe cultivée qui fait avancer le pays ne l'a pas soutenu lors des élections. Au contraire, cette classe créative a activement participé aux meetings de protestation, en compagnie des représentants de l'extrême gauche, de l'extrême droite et de toutes sortes de mouvances. Du point de vue de Poutine, la place de tous ces gens est en prison, mais il en veut en particulier à l'intelligentsia. Il a compris que ces gens étaient capables de lui prendre son pouvoir ou, au moins, de rendre ce pouvoir illégitime. Il a donc fait son choix : moi, Poutine, je ne travaillerai pas avec cette classe créative. Il a décidé de s'appuyer davantage sur son électorat traditionnel : les ouvriers, les retraités, les petits fonctionnaires qui dépendent du budget de l'État, etc. Or, pour plaire à cet électorat, il faut revenir vers les valeurs dites traditionnelles et se rapprocher toujours davantage de l'Église orthodoxe. 

G. A. - Le Patriarcat vient justement d'autoriser les prêtres à présenter leur candidature à toutes les élections et à travailler dans des administrations, prétendument afin de « contrer les ennemis de l'Église ». Si les gens en soutane occupent de nombreux sièges à la Douma, il est facile d'imaginer les lois que le Parlement va adopter... 

I. K. - L'État n'a pas besoin de députés prêtres pour faire adopter les lois qu'il souhaite. Reste qu'il est vrai que la présence d'une vingtaine d'hommes en soutane et de quelques-uns en turban permettra effectivement de changer l'ambiance à la Douma. Cependant, le vrai problème n'est pas là. Au cours des quatre derniers siècles, la Russie a toujours eu son lot de réactionnaires, mais le pouvoir n'a jamais repoussé la classe créative : il a toujours cherché un équilibre entre l'intelligentsia progressiste et les conservateurs. Or, à présent, non seulement le Kremlin s'efforce de séduire les couches les plus réactionnaires de la société, mais il promeut ouvertement les idées les plus obscurantistes (6). C'est un phénomène nouveau et très inquiétant. 

G. A. - Au sein des élites gouvernantes, n'y a-t-il donc personne pour dénoncer cette impasse ? 

I. K. - Je vais vous raconter une anecdote assez éclairante. Une chaire de théologie vient d'être créée à l'Institut de physique nucléaire de Moscou. Les étudiants de cet établissement d'élite disent en plaisantant qu'ils vont fabriquer un encensoir thermonucléaire ! Bien sûr, cette chaire n'est absolument pas indispensable aux futurs chercheurs, mais le doyen a senti le sens du vent, comme on dit. 
Plus sérieusement, il va de soi que ce n'est pas avec des popes qu'on peut mettre en oeuvre la modernisation du pays. Pour s'assurer que la population sera toujours aussi docile qu'un troupeau de moutons, il faut lui enseigner non pas les droits de l'homme, non pas la philosophie ou les sciences politiques occidentales, mais le catéchisme le plus primitif. C'est ce qu'a compris Ramzan Kadyrov qui a construit des mosquées partout en Tchétchénie. 

G. A. - La mairie de Moscou, associée au Patriarcat, construit actuellement 200 églises supplémentaires à Moscou... 

I. K. - Ce phénomène ne se limite pas à la capitale : à Nijni Novgorod aussi, on construit des églises à tout-va. Au début de l'époque post-communiste, lorsqu'on rénovait des églises anciennes, même les athées s'en réjouissaient, car ce sont des monuments d'architecture. Mais, aujourd'hui, il y a déjà plus d'églises chez nous qu'à l'époque tsariste, alors que la population est beaucoup moins croyante dans son ensemble. Je ne serais pas surpris si, dans un avenir proche, la fréquentation de l'église le dimanche devenait obligatoire : ce jour-là, il sera aussi mal vu de ne pas aller à la messe que de manquer des réunions du Parti à l'époque soviétique. 
Ceux qui ne sont pas d'accord, cette classe créative dont j'ai parlé, finiront par émigrer, le régime n'en a cure. Tant qu'il y a assez d'argent pour tout importer et se maintenir au pouvoir, il se moque bien de la fuite des cerveaux. 

G. A. - À votre avis, la Russie pourrait-elle quitter le Conseil de l'Europe pour avancer sur la voie « eurasienne » et créer une alliance avec la Biélorussie et le Kazakhstan, deux régimes dictatoriaux ? 

I. K. - Je ne crois pas que la Russie veuille sortir du Conseil de l'Europe. La majorité des députés de la Douma et des hauts fonctionnaires sont européens par leur culture et leur éducation. Ces gens ne veulent pas se retrouver au sein d'un espace eurasien, quelque part entre l'Ouzbékistan et la Chine. Mais s'ils aiment la culture européenne, cela ne signifie pas pour autant qu'ils la jugent indispensable pour le petit peuple. Eux, ils aiment passer leurs vacances sur la Côte d'Azur ; mais le petit peuple, lui, peut se reposer à la campagne ! D'ailleurs, 94 % des Russes ne sont jamais allés à l'étranger. C'est précisément pour eux qu'on construit les églises. 

G. A. - Le Congrès et le Sénat des États-Unis ont déjà adopté le « Magnitski Act » (7) et l'Europe pourrait en faire de même (8). En vertu de cette loi, la liste Magnitski peut être élargie à n'importe quelle personne coupable de violations graves des droits de l'homme mais qui n'est pas poursuivie en justice dans son propre pays. Pour les individus concernés, c'est fort désagréable car ils n'ont plus le droit d'entrer sur le territoire américain et, surtout, les comptes qu'ils possèdent dans des banques américaines pourraient être saisis. Or, demain, il risque d'y avoir d'autres listes de ce genre, concernant d'autres victimes de l'arbitraire judiciaire russe. Cette initiative peut-elle obliger le pouvoir à respecter davantage les droits de l'homme ? Ou bien, au contraire, peut-elle pousser les élites à renoncer aux voyages dans les pays occidentaux ? Ce n'est pas un hasard si Poutine a exigé de ses fonctionnaires qu'ils ferment leurs comptes à l'étranger... 

I. K. - Les élites gouvernantes russes ne voudront pas de telles limitations. Elles sont furieuses contre les Américains et feront tout pour faire capoter une telle législation en Europe. Et comme l'argent russe coule à flots, elles vont probablement parvenir à leurs fins, notamment en faisant jouer leurs réseaux au sein de la communauté des experts. 
J'ai participé à des conférences en Europe, et j'ai constaté que la communauté scientifique y est très complaisante vis-à-vis de la Russie. Les chercheurs européens qui travaillent sur la Russie ont besoin de visas, d'accès aux archives, de financements pour leurs projets, et ils sont donc obligés de se montrer « objectifs ». Par exemple, j'ai entendu des experts réputés parler sérieusement des « réalisations » de Kadyrov, à commencer par la reconstruction de Grozny, mais omettre de préciser que le régime de Kadyrov est bâti sur l'arbitraire le plus total et sur la terreur. Quant à la Russie de Poutine, ils affirment poliment que cet État n'est ni vraiment démocratique, ni libéral, ni un État de droit. Qu'est-ce donc alors que cet État ? C'est une dictature qui a le monopole de la violence, voilà la vraie réponse. Mais les chercheurs occidentaux évitent les définitions désagréables... 
En somme, l'administration de Poutine travaille, de façon assez professionnelle, pour créer en Occident une bonne - et fausse - image de la Russie, avec la complaisance de nombreux universitaires occidentaux. Hélas, cette approche « scientifique » répond aux impératifs de la politique européenne vis-à-vis de Moscou : puisque les pays européens ont besoin de la Russie, autant la rendre plus « présentable » aux yeux de l'opinion publique. Rares sont les voix qui affirment que la complaisance à l'égard du régime russe est une trahison des valeurs fondamentales de la civilisation occidentale. Ces voix sont peu nombreuses même au sein du Conseil de l'Europe - qui, pourtant, n'est pas un club d'hommes d'affaires, mais un groupe de pays censés partager des valeurs communes. Attention : je n'appelle pas au boycott de la Russie ! Mais on peut commercer avec elle en restant ferme sur les questions des droits humains. 

G. A. - Revenons à la situation en Russie. La loi sur les agents étrangers vient d'entrer en vigueur. Selon cette loi, les ONG « politiques » qui reçoivent des subventions étrangères sont obligées de s'enregistrer auprès du ministère de la Justice en tant qu'« agents étrangers », ce qui a une connotation extrêmement péjorative et entraîne des difficultés de fonctionnement, comme une multiplication des contrôles en tout genre. Si elles refusent de le faire, elles risquent d'être fermées et leurs dirigeants peuvent se retrouver en prison. Comment votre ONG, mais aussi Mémorial et le Groupe Helsinki (9) vont-ils réagir ? 

I. K. - Pour les ONG qui se consacrent à la défense des droits de l'homme, ce sera un moment de vérité. Je ne peux pas savoir comment elles vont se comporter car, au cours des vingt dernières années, il n'y a pas eu de répression organisée. Comme vous le savez, certains défenseurs des droits de l'homme ont pris les plus grands risques en se rendant, par exemple, en Tchétchénie ; plusieurs ont même payé cet engagement de leur vie, comme Natalia Estemirova ou Stanislav Markelov (10). Mais la majorité de ces ONG qui ont reçu des subventions étrangères ont employé cet argent à réaliser des études sociologiques ou statistiques, sans s'exposer à un danger réel. Ce qui explique qu'une grande partie de la population perçoive la défense des droits de l'homme comme un travail plutôt bien payé, et rien d'autre. 
Demain, si la répression devient une réalité, de nombreux collaborateurs de diverses ONG vont probablement changer de profession ou émigrer. Après tout, on ne peut pas exiger des gens qu'ils sacrifient leur liberté sur l'autel des droits de l'homme. Il ne restera donc qu'un noyau dur, prêt à aller en prison. Mais de là à penser que ce noyau dur sera capable d'entraîner la classe créatrice dans une lutte frontale contre le régime, il y a un pas que seul l'optimisme le plus débridé permet de franchir ! 

G. A. - Quel est le scénario pessimiste ? 

I. K. - Si le noyau est trop petit, il sera simplement écrasé ! L'exemple de Khodorkovski est, à cet égard, édifiant. Si nous ne sommes qu'une petite douzaine, nous subirons le même sort. Il n'y aura alors aucun centre de consolidation possible, les gens auront trop peur. En revanche, si nous sommes au moins une centaine, la donne changera. Et puis il y a le facteur pétrolier. Ce régime tient tant que les prix des hydrocarbures sont élevés. Si le marché s'effondre, le régime s'effondre aussi. 

G. A. - Que pensez-vous de l'opposition qui s'est formée depuis la fin de 2011 ? On y retrouve bon nombre de représentants de l'intelligentsia créatrice : des écrivains, des musiciens, des scientifiques. On a l'impression qu'elle s'est réveillée après une longue période d'inaction, comme en témoignent les manifestations de 2011-2012... 

I. K. - Lorsque je parle des défenseurs des droits de l'homme, je ne fais pas seulement référence aux activistes des ONG, mais aussi à des leaders d'opinion comme les écrivains Boris Akounine et Dmitri Bykov ou l'ancienne présentatrice de télévision et actrice Ksénia Sobtchak. Si, tous ensemble, nous formons le noyau dur de la nouvelle opposition et que nous sommes, je le répète, une centaine au moins, le pouvoir aura du mal à nous mettre tous sous les verrous ! Alors un nouveau départ sera possible. 
En tout cas, le mouvement d'opposition dont le seul slogan était « La Russie sans Poutine » et qui réunissait des personnes très diverses s'est déjà essoufflé. Même l'élection d'un Conseil représentatif de l'opposition (11) ne règle pas le problème. L'idée de coordonner des meetings de protestation est bonne, mais cela ne remplace pas un programme politique. 

G. A. - Faut-il s'attendre à la radicalisation d'une jeunesse qui ne se voit offrir aucune perspective par le régime ? La mouvance Limonov, mais aussi le Front de gauche d'Oudaltsov (12), séduisent de plus en plus de membres de la jeune génération... 

I. K. - Si les leaders de ces mouvances radicales ont un comportement digne, ils peuvent entraîner pas mal de jeunes derrière eux. Limonov, par exemple, a prêché des idées folles ; mais en tant que leader, en tant qu'être humain, il s'est toujours comporté avec dignité et décence. Personne ne peut l'accuser de traîtrise ou de conformisme. Or, pour les jeunes, ce sont précisément ces qualités-là qui comptent. Pas uniquement les valeurs et les idées que ces leaders prêchent, mais leur comportement dans l'épreuve. Il est donc fort possible que la jeunesse se range, un beau matin, derrière un dirigeant charismatique radical... Voilà à quoi conduit la politique actuelle du gouvernement !  

Thèse tchèque sur Limonov - 2014

 
 
 
 

LIMONOV by Julian Barnes - Oct 2014

 
 

You should read the books of Eduard Limonov.

They are even better than the LIMONOV of Emmanuel Carrère.

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      Par le petit bout de la lorgnette.

 

Quand un grand écrivain (Julian Barnes) fait preuve de mesquinerie dans sa critique d'un livre important.

Et surtout d'ignorance quand il parle du véritable Edouard Limonov et de la Russie d'aujourd'hui.

On lui conseillera la lecture du livre de Monique Slodzian, "Les enragés de la jeune littérature russe"  Editions de la Différence - 2014 :

http://www.tout-sur-limonov.fr/371489334

 

 

 

 Julian Barnes on Limonov by Emmanuel Carrère –

 

 

 

       Portrait of a political punk

 

 

The Guardian   October, 24  2014

 

                             BOOK OF THE WEEK

 

http://www.theguardian.com/books/2014/oct/24/julian-barnes-limonov-emmanuel-carrere-punk

 

 

Hero or thug? This ‘fictional’ memoir of politician Eduard Limonov can’t decide, but it does reveal the corruption in post-Soviet Russia 

 

This is a most peculiar book. It is published here as fiction (as it was in France, where it won the Prix Renaudot), but – even allowing for the capaciousness of that form – isn’t remotely a novel. Rather, it is a biography whose author only interviews its subject – and then, very unsatisfactorily – when he has already written a full draft. His book describes the life of a Russian outsider, punk, hoodlum, writer, socialite, jailbird and eventual politician, whose existence you might doubt if the internet did not confirm it. It is also difficult, as a reader, to make up your mind what to think of its subject, Eduard Limonov, because the author, French writer and film director Emmanuel Carrère, cannot make up his mind, either. Indeed, at one stage he sets the whole project aside for a year because a late-surfacing TV clip of Limonov brown-nosing Radovan Karadzi´cc and loosing off a machine gun in the general direction of Sarajevo makes his hero look, not violent or criminal, but worse: “ridiculous”. There are equivalent times when the reader might want to set the book aside, having run out of patience with its self-mythologising protagonist; and yet its wider subject, the condition of post-Soviet Russia – raucous, vulgar, pitiful, despairing, angry – keeps pulling you back in. As a text it is constantly self-reflective, without always being self-aware. Perhaps the book it most closely resembles is Paul Theroux’s memoir about VS Naipaul. Some took that as a late-taken act of literary and personal revenge. It always struck me as much more a document of thwarted love, as does this book.

Carrère comes from the comfortable Parisian professional class (his father a senior executive, his mother a distinguished historian), and while he had some bohemian-hippie days, his main act of filial rebellion, as he admits, consisted in a change of arrondissement; he has, generally, done things from within his own society, and with that society’s approval. Limonov was born in 1943 into the Ukrainian working class (his father a low-level secret policeman, his mother a munitions factory worker), and his social, literary and political trajectory – to Moscow then New York and Paris and back to Moscow – has been dramatic, even melodramatic. In Russia, it is possible to go from a punk autobiographer who signs himself “the Johnny Rotten of literature” to co-leader of a political coalition alongside Garry Kasparov, the former world chess champion, and Mikhail Kasyanov, a former prime minister. Nor does this tardy, seeming respectability prevent him also dreaming about armed revolt, and establishing an (admittedly tiny) training camp near the Kazakhstan border. In Britain, we tend to think of political extremism as being represented by Nigel Farage, whose supporters turn their backs on the European parliament. Limonov ran the National Bolshevik Party, shortened to the unlovely yet telling “Nazbol”, whose supporters are not shy of bellowing their enthusiams: “Stalin! Beria! Gulag!”

The conformist loves the transgressor, the bourgeois loves the punk, the careful man the adventurer; while the Parisian intellectual (see Sartre and “Saint Genet”) typically loves the intransigent despiser of all that Parisian intellectuals stand for. Some, if not all of these themes play out inLimonov. And the man who needs a hero finds a hero. Not just in the sense of protagonist, either. Carrère is a man of reflection, Limonov a man of action. Carrère is a self-doubting liberal, Limonov a clear-headed extremist. Carrère requires psychoanalysis, Limonov knows his own mind so clearly that he would despise outside intervention. Most of all, Carrère is soft, Limonov hard. He takes a pitiless view of the world, admiring strength, despising weakness, admiring winners, despising losers. At the same time, he is, he claims, “always on the side of the underdog”. But he’s also on the side of the overdog, his most consistent hero beingStalin. Also revered are GaddafiCharles MansonAndreas Baader,Lenin, Felix Dzerzhinsky, Yukio Mishima and Jim Morrison. He hates all “bullshit”, he hates all “assholes”, by which he tends to mean liberals, humanists, democrats, anti-totalitarians. Specifically: Aleksandr SolzhenitsynAndrei Sakharov, Elena BonnerBoris PasternakMstislav RostropovichMikhail Gorbachev. And even more than his “natural enemies”, he loathes those who occupy his own niche but with more success. So, he began as a poet; ergo, he hates most other poets, and all famous ones, but especially the one who came, like him, from the Russian sticks, yet rose higher: Joseph Brodsky. His attitude is less rivalrous than pathological. Writers, on the whole, admire great(er) writers. Whom does Limonov admire? As far as this book shows, Jules VerneAlexandre Dumas and Jack London. The boys’- adventure brigade.

Why, then, is he interesting? Flaubert, asked to justify his interest in Nero and the Marquis de Sade, replied, “These monsters explain history to us.” Limonov is not a monster, though would perhaps like to think himself one; he is a philosophical punk, a chancer, a blood-and-soil patriot who imagined himself a cleansing political force. Carrère, reflecting on his subject’s escapades, decides that:

He sees himself as a hero; you might call him a scumbag; I suspend my judgment on the matter. But … I thought to myself, his romantic, dangerous life says something. Not just about him, Limonov, not just about Russia, but about everything that’s happened since the end of the second world war.

That final phrase is an overclaim by some distance; but certainly Limonov’s deeds and beliefs help illuminate the history of the Soviet Union since 1989: the chaos, the anger, the despair, the wild-west capitalism, the pillaging of the economy by the oligarchs, the destruction of ordinary people’s savings, the loss of any sense of day-to-day normality, even if that normality had been dull and tarnished and unfree. What an extraordinarily short time has elapsed between the official abolition of the Communist party and the coming to power of a former KGB man, followed by the nostalgic semi-rehabilitation of Stalin. Carrère chooses as his epigraph Putin’s line: “Whoever wants the Soviet Union back has no brain. Whoever doesn’t miss it has no heart.” As the book proceeded, I was half-expecting that Putin’s arrival would be applauded by Limonov: here, finally, comes the strong man, the anti-Gorbachev, the all-action keep-fit fanatic, the cleaner-out of softie dissenters, the hard leader who will make the west tremble again … But Russian reality is always much weirder than you can anticipate. Limonov hates Putin (perhaps, as Carrère points out, because he is the final and greatest example of someone occupying his own niche but with more success), and Putin duly responds by having Limonov banged up on plausible if semi-invented charges. The book’s natural conclusion – especially if indeed it were the novel it proclaims itself to be – would probably find Limonov in Ukraine, among the official-unofficial hero-thugs come from over the border to defend Greater Russia. But it ends before Putin’s invasion of Crimea; and perhaps Limonov, in his early 70s, is in any case now too old for action.

“Hero” or “scumbag”? Note Carrère’s reply: “I suspend judgment.” This is a very strange authorial position, but Carrère is consistent in his inconsistency. Just as he seems to think at one point that his book might be a novel, only to tell Limonov, when he finally goes to interview him, that it is a “biography”, so he oscillates between calling Limonov “unsavoury” and a “two-bit thug” to calling him “magnificent”. Three-quarters of the way through the book, he notes: “I don’t think Eduard’s vile or a liar. But who’s to say?” Who, if not his biographer, you would think. What Carrère admires about Limonov is his sense of purpose, his clarity of mind, his directness, his honesty. “It’s not like him to exaggerate,” Carrère notes. The Frenchman also admires the way the Russian intimidates others with his very presence. Here he describes Limonov in New York during the late 1970s:

He walks home along Madison Avenue looking at the passers-by, above all the men, and judging them. Better than me? Worse? Most are better dressed: this is a rich part of town. A lot of them are taller. Some are more handsome. But he alone has the hard, determined look of someone who’s able to kill. And all of them, when they happen to make eye contact, look away in fright.

This would seem to have been very sensible on the part of those New Yorkers: Manhattan, before the big clean-up, was a potentially violent place, and eye contact was not what you made when someone looking like a Russian thug from the wrong part of town came striding towards you.

More importantly, this passage shows how trusting Carrère is of Limonov’s own written account. He has already decided that Limonov is honest, that Limonov never exaggerates (and can also see into the hearts of Americans approaching him in the street). And yet Limonov’s own books contain explicit warnings against taking them as gospel. On the third page of his first book, It’s Me, Eddie (1979 in Russian, 1983 in English), Limonov warns that “objectivity is not among my attributes”. The book is subtitled, in its British edition, “a fictional memoir”. In a later book,His Butler’s Story, Limonov specifically refers to this earlier one (which he is having difficulty selling) as “a novel”. Even without such signposts, the text itself ought to have been enough to alert Carrère – the more so since time has passed and its genre has become more apparent. Limonov writes with a coarse exuberance which seeks to catch the eye of some while hoping to offend others (the influence of Henry Miller is evident). An adventurer rather than a hero, a delinquent rather than a dissident, Limonov’s freewheeling version of his life, swaggering in both its highlights and lowlights, has the relentlessness of one terrified of being thought a bore. And Carrère buys into it.

 

Nowhere is this more apparent than when it comes to sex. Limonov has – by his own novelistic account – been very successful with women (also, in New York, with men). A bohemian first wife, a glamorous second one, a Parisian countess, then, as he ages, women younger, and finally much younger than himself. He is a tremendous fucker, we are assured, and yet, once in a relationship, he remains noble, faithful (except when not), protective, chivalrous – even when his women become, as they do, mad, drunk, nymphomaniacal or suicidal (which is obviously all their own doing). Who tells us so? Well, Limonov himself, of course. Most people lie about their sex lives; and the successful are just as inclined to lie as the unsuccessful, a fact Carrère doesn’t appear to consider. And when a kind of doubt creeps in, it is not about Limonov’s truthfulness. Here is Carrère on Limonov’s time in New York:

I’m a bit embarrassed to report it, but he’s gotten into the habit of grading women: A, B, C, D, E, F, as in school, and this classification is at least as social as it is sexual. With the one stunning exception of Tanya, whom he’s always considered an incomparable A … he’s had a lot of Ds in his life.

Carrère is “a bit embarrassed” by this. On the other hand, consider this scene from a previous chapter, when Limonov has just had a television delivered to help him learn English:

When they turn it on, Solzhenitsyn appears, the sole guest on a special talk show, and one of Eduard’s cherished memories is having fucked Tanya in the ass under the bearded prophet’s nose as he harangued the west for its decadence.

No, he’s not a bit embarrassed by that. Rather, all through, Carrère acts as a cheerleader for Limonov’s sex life. There is the “famous Parisian beauty he practically felt up during a society dinner ... She had the most beautiful breasts he’d ever seen.” There is his girlfriend Natasha: “She was spectacular: tall, majestic, her powerful thighs wrapped in fishnet stockings ... ” And so on. At one point Carrère refers to a girl’s “rustic pussy”, which sounds a little baffling. He appears to think that when Limonov, in S&M mode, strangles his wife nearly to death, this is just the honest extremism of sex. He doesn’t seem to notice Limonov’s casual (or rather, endemic) sexism, the gynophobia which lies so close to the surface of his satyriasis - perhaps because he admires it. Here, after all, is Carrère, always an active presence in his book, recalling his own girlfriend Muriel, a fellow student at the Institut d’études politiques in Paris: “She was a knockout, with curves like a Playboy model and a way of dressing that left nothing to the imagination.” I think that even if I wasn’t “a bit embarrassed” as a man by that sentence, I ought to be a bit embarrassed by it as a writer. (And no, it isn’t any classier in the French original.)

Limonov is all about hardness – political, physical, sexual. His pitilessness is also made much of – as if it were a branch of truthfulness rather than a defect of character. But the punk stance – that everyone else deals in bullshit except yourself – rarely stands up to scrutiny. He despises the weak, the losers, he never gives alms; and yet here he is, suddenly filling the tip saucer of a lavatory attendant with banknotes, crying, “Pray for us, Babushka, pray for us.” The thug as sentimentalist – or rather (which he is loath to admit) as human being. Perhaps the most revealing moment in terms of Limonov’s essential character is when he considers the swift and extrajudicial killing of the Ceausescus. If Romania was less of a prison camp than the Soviet Union, Nicolae Ceausescu was as corrupt and tyrannous as most of his fellow communist dictators. Except to Limonov, who finds the manner of their deaths “a scene worthy of the tragedies of Aeschylus and Sophocles”:

Journeying together toward eternity, simple and majestic, Elena and Nicolae Ceausescu have joined the immortal lovers of world history.

This is not just the sentimentality that often lies beneath cruelty, but also a sentimentality about cruelty.

As I say, this is a very peculiar work. Carrère claimed in a recent interview that it was “not a biography” because he didn’t “check facts, or check out what he [Limonov] actually said”. But this doesn’t make his book a novel; rather, a knowingly inaccurate biography – one which I enjoyed having read more than I actually enjoyed reading. It also struck me that Carrère was perhaps not the best choice to write about Limonov – not even in his own family. Whenever his mother comes into the story, occasionally offering her professional opinion about the history or current state of Russia, she sounds cogent, accurate, unswayed by romantic admirations, and well able to make up her mind. Perhaps she would have written a better book than her son. Apart from anything else, she would certainly have been clearer-headed about Limonov and women.

                                                                  Julian Barnes

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Quelques extraits d'un article de  Cécile Vaissié*  dans la revue HERODOTE :

on peut le trouver dans son intégralité ici :

http://www.cairn.info/revue-herodote-2010-3-page-109.htm

 

 

 

Étouffement et renaissance des oppositions en Russie (2000-2010)

        

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Élu président en mars 2000, avec 52 % des suffrages, Vladimir Poutine entreprend d’éliminer les contre-pouvoirs, les uns après les autres, et de transférer leurs fonctions au Kremlin : c’est ce qu’il appelle « rétablir la verticale du pouvoir ». Au nom de cette verticale, le Kremlin reprend donc aux oligarques le contrôle de l’économie, aux gouverneurs celui des régions, et à divers groupes de presse, celui des médias qu’il transforme, pour la plupart, en instruments de propagande.

En outre, il crée de toutes pièces le parti Russie unie qui soutient sa politique de façon inconditionnelle, et il écarte les petits partis de la Douma, au nom de la lutte contre le terrorisme.

L’opposition est diabolisée : en septembre 2004, Vladislav Sourkov dénonce la « cinquième colonne de radicaux de droite et de gauche », qui serait composée des limony, membres du Parti national-bolchevique d’Édouard Limonov, et de certains membres du parti Iabloko, un parti libéral et modéré. Pour Sourkov, ces « vrais nazis » et ces « faux libéraux » auraient beaucoup en commun : "Des sponsors communs d’origine étrangère. Une haine commune. Pour, comme ils le disent, la Russie poutinienne. Et, en fait, pour la Russie tout court."

Toute critique émise par cette opposition est ainsi assimilée à de la russophobie. Dans cette logique, le Kremlin fait interdire, en 2005, le minuscule Parti national-bolchevique dont les membres, souvent jeunes et assez radicaux, organisent des actions de contestation spectaculaires, notamment des occupations de bâtiments.

En outre, la Douma examine, en avril 2006, un projet de loi qui permettrait de punir les actes de « vandalisme », commis « pour des raisons de haine ou d’hostilité idéologiques, politiques, nationales, raciales ou religieuses ». Pas dupe, la Nezavissimaïa Gazeta titre : « Nostalgie pour l’article 58 ».

L’article 58 était celui qui, sous Staline, a permis de condamner des millions de personnes, prétendument hostiles... Dès juillet, une loi sur l’extrémisme est promulguée, et le terme d’« extrémisme » y est aussi vague que celui d’« antisoviétisme » jadis, si bien que n’importe qui, ou presque, peut être considéré comme tel.

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La réémergence d’une « opposition hors système »

 

   En juillet 2006, près de dix-huit mois avant les élections législatives, ce qui reste de l’opposition organise une conférence qui, intitulée « Une Autre Russie », se tient à Moscou, juste avant un sommet du G8. Comme les dissidents des années Brejnev, les présents dénoncent les réductions des libertés et appellent les dirigeants du G8 à faire pression sur Vladimir Poutine dont la politique est « de plus en plus autocratique et répressive ».
 
Les conférenciers forment un mélange assez étrange : il y a là Mikhaïl Kassianov qui a été Premier ministre entre 2000 et 2004, Andreï Illarionov, un ancien conseiller de Poutine pour les questions économiques, le champion d’échecs Garry Kasparov, la dissidente Lioudmila Alexeïeva, ainsi que les représentants de deux formations peu démocratiques : Édouard Limonov et Victor Anpilov (« La Russie du travail »).
 
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Manifester pour revendiquer le droit de manifester...

  

À partir de l’été 2009, des manifestations se déroulent ainsi – ou tentent de se dérouler –, tous les 31, en plein cœur de Moscou, sur la place Trioumfalnaïa, à côté du monument de Maïakovski.

Édouard Limonov a lancé cette action le 31 juillet. [ Il l'a intitulée "STRATéGIE 31" ]

 

Le 31 août, il est rejoint par Lioudmila Alexeïeva qui, née en 1927, a été l’un des piliers de la dissidence dans les années 1960 et 1970, et qui appelle à manifester, chaque 31, en faveur de l’article 31 de la Constitution russe [Panûškin, avril 2010]. Cet article proclame que « les citoyens de la Fédération de Russie ont le droit de se rassembler pacifiquement et sans armes, et d’organiser des réunions, des meetings et des manifestations, des marches et des piquets ». Dans la pratique, les manifestations comptant deux personnes ou plus doivent être signalées aux autorités locales qui, d’après le responsable des droits de l’homme auprès du gouvernement russe, ne peuvent pas les interdire. Les Marches de « ceux qui ne sont pas d’accord » sont pourtant régulièrement interdites, en premier lieu à Moscou...

 

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 Aujourd'hui, en 2010, la situation est aussi instable que dangereuse, et elle peut dégénérer dans la violence. Les dirigeants semblent d’ailleurs en avoir conscience et hésiter. Quelle voie choisiront-ils ? Interdire, punir, effrayer, sanctionner, battre ? Ou accompagner le développement de la société civile ?

Ils restent, en tout cas, imprégnés par la « culture KGB », comme en témoigne la vidéo postée sur le Net en avril 2010.
 
Elle montre six opposants au régime piégés par des caméras cachées : des hommes politiques – Édouard Limonov, Ilia Iachine, membre du bureau de Solidarité et, pour faire bonne mesure, Alexandre Potkine, chef du mouvement contre l’émigration illégale –, ainsi que des journalistes – Victor Chendérovitch, actuellement sur Èkho Moskvy, Mikhaïl Fishman, rédacteur en chef du Newsweek russe, et Dmitri Orechkine, collaborateur de la Novaïa Gazeta.
 
Parmi ces six hommes, l’un sniffe de la cocaïne, certains donnent des pots-de-vin et/ou ont été piégés par une prostituée... Les vieux trucs du KGB. Mais ils ne règlent en rien les problèmes qui, en Russie, suscitent des oppositions si diverses.
 
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*Cécile VAissié est Professeur en études russes et soviétiques à l'université Rennes-2. Dernier livre publié : Les Ingénieurs des âmes en chef. Littérature et politique en URSS (1944-1986) -   Editions Belin 
 
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ДЕНЬ РОЖДЕНИЯ ЛИМОНОВА - 2003

 

Дмитрий БЫКОВ    -   Огонек

 

Помню, меня -- росшего при советской власти -- очень изумляло: как это -- Чернышевский в крепости сидел, Писарев там же, а их тексты запросто себе печатались? Террорист ждет суда, а его сочинения гуляют по всей периодике? Пушкин -- в ссылке, а «Онегин» -- в печати? При советской власти, если помните, даже отъезд автора на ПМЖ «за бугор» немедленно исключал его из списка живущих, а из печати изымались не только новые, но и первые его творения

 

 

 

 

 

А сегодня, в общем, свобода. Почти царская. Лимонов сидит, но книги его издаются. И появляются в разных изданиях статьи: что вот, мол, есть такой особый тип писателя, которому обязательно надо выделываться и рано или поздно -- садиться. Ну и пусть сидит, это часть его литературной стратегии.

А чего вы хотели, господа? Так долго уже говорится, что обсуждать надо тексты писателя, а не его судьбу. Так это и осуществилось! Лимонов в тюрьме написал четыре книги, все они частично распубликованы, скоро выйдут отдельными изданиями. Его имя не вычеркнуто из русской литературы -- чего же вам еще?

 

Многие убеждены, что именно теперь писатель Лимонов попал в наиболее подходящее для него место. Говорил же он: «Убейте меня! Не может быть старого Лимонова!»

Он не нуждается в защите и не просит ее. Но есть на свете два человека, которых арест Лимонова наказал особенно жестоко -- и, смею думать, незаслуженно. Это его восьмидесятилетние родители, живущие в Харькове.

Они живут на окраине, на улице Ньютона, на пятом этаже пятиэтажного дома без лифта. Передвигаются оба только с палочкой, поэтому выйти на улицу давно не могут. С 1998 года они сына не видели: в последний раз мать приезжала к нему в Москву, когда еще могла выдержать такую поездку. Сам он в Харькове появиться уже не мог: на Украине к создателю НБП свои претензии...

Они выглядят хорошо. Это я пишу не только для Лимонова (в надежде, что он прочтет этот номер «Огонька»), так и есть, все правда. Я пришел к ним в гости с двумя украинскими журналистами. Был накрыт стол -- скромный, но не бедный. Раиса Федоровна выглядит явно моложе своих лет, ей идут и брюки и косметика. Грех сказать, но теперь, в старости, она выглядит тоньше и изящнее, чем на «молодых» фотографиях. Вениамин Иванович в молодости очень много смеялся, смеется на всех своих фотографиях. Часто улыбается и сейчас. Мы не услышали от них ни одной жалобы. Эдуард Вениаминович, ваши родители держатся. Мы отметили с ними ваш день рождения -- 22 февраля. Кстати, поздравляю вас с 59-летием.

 

ОТЕЦ

-- Эдуардом назвал его я, в честь Багрицкого, которого много тогда читал. А что, хорошее имя и сочетается с отчеством: Эдуард Вениаминович... красиво! Мне не очень, конечно, понравился псевдоним: почему Лимонов? Взял бы девичью фамилию матери -- Зыбин... Но вообще ничего страшного, пускай. Мне его книжки нравятся, особенно те, где без мата. Вы думаете, таких мало? Ничего подобного, в поздних он почти не матерится. А в жизни вообще давно обходится без этого дела.

Что он за человек? Не знаю как и сказать... Одно знаю -- побольше б таких людей. Характер у него не в мать и не в отца, не знаю, где он такой подобрал. Всегда поперек! Все хают сороковые годы -- он пишет: «У нас была великая эпоха». Даже я вспоминаю -- ну, весело, конечно, было, молодые были... но ведь мы же тогда только переехали в Харьков из Казани, жилья не было, разместили нас на двух верхних этажах больницы на окраине! Я на столе спал, жена с сыном на полу... Какая великая? Военных же не спрашивают, чего они хотят. Сказали -- и езжай. А сказать, чтобы люди сильно лучше были... Мне кажется, сейчас молодые даже добрей. Совсем зеленые -- а думают. Те не думали.

Нет, я никогда к арестам отношения не имел и заключенных не охранял. Я радист, с детства приемники собирал у себя дома, потом и в армию был призван связистом. Был во внутренних войсках, на охране особо важных объектов промышленности. Потом, после переподготовки, стал политработником. Никаких неприятностей после его отъезда за границу в семьдесят четвертом у меня не было, все знали, что он давно в Москве и у него своя жизнь... Да я и сам против его отъезда ничего не имел. Я знал, что он там, за границей, ни одного плохого слова про Родину не скажет, не напишет. Он и не сказал. У него ссоры были с эмигрантами из-за того, что он не хотел ругать СССР.

-- Вы верите в то, что он якобы расстреливал безоружных пленных в Сербии?

-- Никогда в эту чушь не поверю. Он дружил с Караджичем, это я знаю, Караджич тоже поэт. Дружил с Милошевичем. Но чтобы он там расстреливал кого-то...

 

МАТЬ

-- Он в Сербию поехал из-за Наташи. Он и писал, и сама я догадываюсь: дело было в ней, мучила она его сильно. Он и поехал на войну. Я не такая мать, чтобы ссориться с девушками Эдика: они все у меня находили понимание, почти все нравились мне. Вот нынешней его девушке, Насте, я на девятнадцатилетие послала ночную рубашку. Эдик писал, что она ее прямо не снимает теперь... Настю я никогда не видела, только звонила ей. Эдик писал, что у нее румянец во всю щеку... Мне нравились и Аня, первая жена его, и Лена. Что говорить, Лена фотомодель, красавица, они были красивой парой, за это их и приглашали по посольствам... Он из-за нее уехал, мне кажется. Ей хотелось раскрыться, хотелось мир увидеть -- у нее сестра уже в Бейруте жила, -- вот она Эдика и уговорила. А потом бросила. Вот этого я ей никогда не прощу. Вы говорите, любила? Любить -- это как мы с мужем. Шестьдесят один год в браке. Можно в Книгу рекордов Гиннесса заносить. А если ты ушла, так и не любила. Да знаю я, что она хотела вернуться, знаю. Когда он стал знаменитым писателем, еще бы не захотеть вернуться...

А Наталья -- нет, она из всех его девушек одна не нравилась мне. Не во внешности дело, внешне она эффектная. А мне не нравятся среда, в которой она вращалась, и манеры ее. Вот смотрю на нее по телевизору в «Акулах пера», в этой шляпе ее невозможной: ну она же просто хамит им всем! Он из-за нее и поехал воевать, чтобы доказать ей что-то или вырваться от нее... Мне кажется, она в его жизни сыграла роль дурную.

Нет, самая первая его любовь была не Аня. Самая первая -- школьная, Валя Бурдюкова. Она теперь в Германии живет. В прошлом году приезжала и даже была в этом районе, но не знала, что мы тут живем, и потому к нам не зашла. Потом уж узнала, ей родные написали, -- она очень жалела, что мы не повидались. Он ее очень любил, но там родители воспротивились их дружбе и запретили ей с Эдиком встречаться. Ни в одной его книжке нет ни слова о ней.

Он и тогда уже все вечера проводил в парке Шевченко, стихи там читал, с ребятами шумел... С Аней он познакомился лет в восемнадцать, она была его старше лет на восемь. Когда не в депрессии -- ее очень интересно было послушать, умная женщина, и много мужчин у нее было. Она независимо жила. Скоро Эдик к ней переехал -- он всегда считал, что с родителями долго жить нельзя. Тем более жили мы тогда на Салтовке, район такой, и была у нас коммунальная квартира. Я знала про эту Аню, знала, где его искать, и пришла к ней знакомиться. Просто посмотреть, с кем теперь мой сын. Вхожу: сидят две женщины, курят. Вид такой... высокомерный. «Да что ж вы пришли, -- Аня говорит. -- Мне же Эдик сказал, что он не ваш сын, а приемный». Это он, значит, выдумывал про себя... Он вообще фантазер страшный. Вы, когда читаете «Молодого негодяя», все делите на два: там фантазий очень много. Он с детства придумывать любил.

Ну а с Аней мы потом сошлись поближе, и я поняла, что она женщина неплохая. Она повесилась десять лет назад, у нее был очередной приступ депрессии. Соседи видят -- радио говорит, телевизор говорит, свет горит, а никто не отвечает. Взломали дверь -- она висит... Эдик хорошо о ней написал. Все-таки он любил ее.

А Лена здесь спала, вот на этом самом диване. Мы переехали-то сюда тридцать три года назад, и на обратном пути с курорта они с Леной у нас остановились -- познакомиться. Привезли целый чемодан грязного белья, я его стирала. Лена просто очень себя вела, без всякого пренебрежения -- ну, видно было все-таки, что этот дом совсем не для нее. Она замужем была за богатым художником, к другой жизни привыкла... Незадолго до отъезда их за границу я была у Эдика в Москве. Он мне показал огромную стопку писем из журналов -- отказы. Никто его стихов брать не хотел. А мне нравились эти стихи... хотя не все, конечно. Что тут такого? Я всегда ему честно говорила, что мне нравится, а что нет.

-- Эмиграция сильно изменила его?

-- Да, конечно. Он совсем другим приехал. Видно было, что много перенес. Холодней стал гораздо. И надежды, мне кажется, у него меньше стало. К славе он стал гораздо равнодушней... А ведь как его встречали здесь! Какие были вечера, и как его сразу печатать начали, и сколько книжек вышло! Вот тогда он мог обо всем попросить -- и сделали бы: и квартиру, и московскую прописку, и любую работу... Эмигранты же возвращались так победно! А он ни о чем просить не стал и все деньги вложил в партию. Я его три года назад спросила: «Эдик, ну на что ты надеешься?» Он говорит: «Мама, да все я понимаю. Советского Союза уже не будет. Я надеюсь только, что людям будет легче жить, что не будут они так унижены».

И разговоры эти про стрельбу... У него зрение было минус одиннадцать, из-за этого он и в армию не попал. Потом исправилось до минус восьми, но это же все равно страшная близорукость! Оно у него испортилось в восемь лет, осложнение после кори... Но он все равно очень много читал. И всегда ребятам раздавал книжки из нашей библиотеки: мы ее долго собирали, у нас много хороших книг, -- Эдик прочтет и всем раздает. Многие я восстановила, а вот нового Тагора, помню, так купить и не смогла...

Он после школы решил поступать на исторический в Харьковском университете. Вроде как надумал, потом передумал: сочинение отлично написал, а русский не пошел сдавать. Нам сказал, что день экзамена перепутал. Потом пошел в кулинарное училище, потом на завод, в горячий цех, а дальше работал монтажником на стройке. Я не знаю, зачем ему это было нужно. Наверное, хотел ближе к жизни быть настоящей, меньше от нас зависеть... Там платили неплохо. Вообще он любую работу умеет делать, но что он будет писателем -- я всегда знала. Потому что при первой возможности в театр его водила, мы все сказки пересмотрели и все серьезные спектакли, и все время мы с ним делали книжечки -- стихи, сказки... У меня все эти книжечки до сих пор хранятся. Самые первые книжки его.

Я думаю, что его осудят. Я уж вслух стараюсь ни с кем об этом не говорить, но думаю все время. Я с ума схожу. Если бы его хотели выпустить, его бы выпустили. Он попросил недавно лампу настольную -- ему не дали. Мы с отцом постоянно ему пишем, вот и с днем рождения в письме уже поздравили. Все ведь так медленно доходит... Он тоже пишет нам. Всегда писал: из Москвы, из-за границы... Из тюрьмы пишет. И я не могу сказать, что ему нравилась такая жизнь. Он просто решил идти до конца.

-- А в письмах из-за границы он тоже не жаловался?

-- Вообще он берег нас, но писал честно. Когда мог -- присылал из-за границы, передавал со знакомыми кофе и колбасу. Когда не мог... В одном письме так и было сказано: завтра мне есть нечего. Но он не жалел об отъезде. Ему хотелось все попробовать. Я же сама знаю -- он действительно мне сын, а вроде как и не сын, он же совершенно не отсюда. И за границей ему тесно, и в Москве тесно, он хочет чего-то такого... чего совсем не бывает! Поэтому его так и любят молодые. И никогда он их не послал бы на беззаконное дело, он же понимает, что отвечает за них...

 

ОТЕЦ

Мы-то теперь в другом государстве живем. Российские дела нас касаются меньше. Слава богу, есть моя пенсия, офицерская -- под двести гривен. У жены пенсия -- шестьдесят. На поесть хватает, на кутнуть -- нет, да мы и не кутим... Нам немногое нужно. Я жаловаться не буду, нет. Я вот только не понимаю: ну, власть -- ладно, у нее работа такая, она должна бороться, если кто себя ведет так... поперек всех норм. Не могу сказать, что одобряю, но понять по крайней мере могу. Он о таком исходе предупреждал. Я другого не понимаю: вот братья его, писатели. Вот Приставкин, который возглавлял комиссию по помилованию. И он говорит: а Лимонов там и должен сидеть, где сидит. Ему там самое место. Можно так? Ведь ты писатель, ведь ты про милосердие говоришь. Не уважаешь ты его -- хоть уважай его убеждения! Он что написал-то, Приставкин?

-- Он хороший писатель.

-- Ну, может быть...

Ну вот, а потом было застолье. В честь дня рождения Лимонова. Были водка, салат оливье, вареная картошка, сыр. Маринованные грибы были. Книжки на полках, рассматривание фотоальбомов, вся та скудная полусоветская жизнь, от которой он в свое время так страстно рвался и по которой в эмиграции так тосковал.

-- Кстати, вы не читали его рассказа Mother's day? -- спросил я Раису Федоровну.

-- Нет... А о чем там?

-- Там о том, как он с проститутками в Нью-Йорке отмечает День матери и вспоминает вас, и дерево, которое росло у вас под окнами на Салтовке. Оно всегда было такое пыльное, что он даже и не помнит, что это было за дерево.

-- Тополь. А потом я абрикос вырастила.

                                                                           Дмитрий БЫКОВ

6 декабря 2012 года 12:36 |                             Эдуард Лимонов 


                          Ваш Дима


Лимонка в Быкова

http://svpressa.ru/society/article/61648/

 


Мы продолжаем публикацию «лимонок» от известного писателя. Все пострадавшие при взрыве имеют возможность ответить автору в той тональности, в какой захотят, на нашем сайте. Мнение автора может не совпадать с мнением редакции.


В день, когда умер Борис Стругацкий, Дмитрий Быков кокетливо заявил: «Как без него жить, я не представляю!».


И, конечно же, это перебор в пошлости.


«Дима» давно меня раздражает.


Это тот нередкий банальный случай, когда из долго подававшего надежды гадкого утенка, в конце концов, получился гадкий селезень.


Проезжаться по поводу его замечательной знойной комплекции я не стану, поскольку комплекцию не выбирают. А вот по поводу его духовной, сущностной, если можно так выразиться «округлости» вынужден.


Во Франции (знаю, потому что я там жил долго, судьба забросила) есть такая широко распространенная категория людей: bien-pensantes, то есть правильно думающиее, они же политкорректные. Это та же категория населения, кто у нас определяются самоназванием «приличные люди». Те, кто за все хорошее, против всего плохого. Аккуратно следующие коллективным предрассудкам своего времени.


Bien-pensant - друг животных и национальных меньшинств, он, упаси Боже, не расист, он не назовет негра негром, но назовет афроамериканцем, он защитник секс-меньшинств, он противник «кровавых диктаторов» по версии Соединенных Штатов, он за прогресс и против регресса, за Запад против Востока...Он – яростный противник прошлого человечества, поскольку там сплошь и рядом одни герои, а герои – это не подарок, большинство героев человечества были убийцами с оружием в руках, а то и насильниками, педофилами, кровосмесителями и фаллократами. Он и жнец и швец и на дуде игрец, как определяет таких народная мудрость. На все руки мастер.


Быков такой хороший, такой правильный, такой современный, такой вездесущий, такой посредственный, такой банальный, что противно. Дмитрий Львович и учитель, и романист, и лектор, и пропагандист, и поэт с легким пером. Короче говоря, он как дама приятная во всех отношениях, только не дама. За словом в карман не лезет, премии получает изобильно, на всех радио его голос нас поучает, и ни грамма трагедии в жизни...


(Он стал вызывать неприязнь не у одного меня. Его старый товарищ по обществу «куртуазных маньеристов» Вадим Степанцов недавно посвятил ему язвительное стихотворение).


Я стал замечать, что он духовно «круглеет» несколько лет тому назад. В его публичных выступлениях назойливо зазвучали менторские ноты. Он проповедовал округлость. Он решил, что пора ему начать учить граждан РФ своей модной пошлости.


То, что он влился в безопасный, разрешенный властями протест и стал завсегдатаем Болотных и Сахарова, - закономерно. Следовательно, он не увидел в протесте риска для своей шкуры. Следовательно, так безопасно стало быть протестующим против режима, что даже такой вот круглый Быков осмелился стать оппозиционером.


Он годами наблюдал жизнь нацболов и порой высказывал им сочувствие, однако к такому опасному сопротивлению не примкнул. Еще чего, там же и помнут, а то и посадят.


И вот он дождался своей политики, без трагедии с одним позитивом только.


Он влился, когда протест неразрешенный, то есть истинный, уже был убит. Революция рассерженных горожан прожила короткие шесть дней с 4 декабря по 10 декабря 2011 года. И вот тогда на Болотную вышел Быков. Вместе с Полиной Дерипаска, с Ксенией Собчак, с Тиной Канделаки, Алексеем Кудриным и Артемием Троицким в костюме презерватива или в красных штанах, не суть важно, вышел карикатурой среди карикатур.


Не то чтобы Быков так уж важен, но он феномен, он - социальное явление. Быков – это и Парфенов, и Акунин, они все как китайские болванчики изготовлены буржуазной, вполне уродливой средой. Быков - это социальное явление, В нем многие протестующие с Болотной признают себя. Потому его популярность оказалась на выборах в КС почти равной популярности Навального.


Навального признает своим офисный планктон, он ведь занимается тем же, чем они занимаются в офисах: добывает документы с печатями, загоняет в компьютер, каталогизирует. Навальный - современный бухгалтер.


А Быков банальный деятель буржуазной культуры.


Ну, приглядитесь же... Его фрондерское зубоскальство в сериале «Гражданин – поэт» власти не опасно, оно потешает обывателя, такие знаете остренькие симпатичненькие фрондерские вирши.


Осип Эмильевич Мандельштам, самоубийственно и упрямо читавший своим знакомым стихотворение о хозяине Кремля – «кремлевском горце», подвергал себя страшной опасности и умер в лагере. Дима Быков поет свои веселые вирши, свои кукиши из кармана, и ни на него, ни на неприглядного артиста Ефремова власть даже не цыкнула. Быть фрондерами сегодня безопасно и прибыльно. Они ж денег заработали немало гастролями, эти куплетисты, Мандельштам заработал смерть.


В серии ЖЗЛ Дмитрий Львович испек две книги. Обе о псевдо-героях. О своих духовных отцах.


Одна называется «Пастернак». Борис Леонидович Пастернак, всю жизнь умудрявшийся получать дивиденды от советской власти, - пример одновременно и приспособленца, и труса. Оригинальный, но небольшой поэт. И бездарный прозаик, автор сентиментального романчика «Доктор Живаго», за который он получил от Запада Нобелевскую премию, но из трусости от нее отказался. Быкову Пастернак приглянулся своей хитрой жизнью приспособленца, ведь не выбрал же он написать о Варламе Шаламове? Трагедия его отталкивает.


Вторая книга Быкова в ЖЗЛ: «Булат Окуджава».


Фрондер, как и Быков. Умевший эксплуатировать советскую систему, даже фыркавший ей в нос. Пел свои сюсюкающие кухонные песенки под гитарку, писал для заработка неталантливые исторические романы. Скончавшийся также не храбро и неумно, как и жил. Это же надо каким быть искривленным, чтобы в 90-е годы уехать в изгнание во Францию, когда бурлит Россия. Это надо было быть нечувствительным к Истории и неумным одновременно.


И вот Дима стал лидером оппозиции. Само его участие в выборах в КС говорит о его тщеславии. Сидит теперь в Координационном Совете рядом с пошляками телеведущими и звездами интернета. Рядом со светскими шлюхами и игроком в покер. Исключительно веселая компания, ни одной трагедии на всех.


Все вместе они собираются решать судьбы оппозиции.


Они себя считают новым и современным классом. На самом деле они уродливая мутация части буржуазии в периферийной стране на окраине Европы. «Образовался новый класс», гордо вещают они, и Дмитрий Львович с ними.


Это вы-то новый класс?!


Светские шлюхи, проходимцы и второстепенные литераторы, как и игроки в покер, существовали в России в изобилии и в XIX, и в XX веке. Правда, мы не знаем исторического прецедента, чтобы такая группа выдавала себя за оппозицию. Личный состав модной светской вечеринки, это да.


Произошла комедия, возможная только в неопытной России, Эти актеры выдают себя за оппозицию, как гоголевский герой фальшивый ревизор выдавал себя в провинциальном городе за ревизора из столицы. Только в последнем акте выясняется, что подлинный ревизор на пороге. Следует немая сцена.


Дмитрий Львович, выступи, скажи: «Я не ревизор. Я большой и нелепый парень, умеющий произносить благоглупости. Простите меня, это был обман, Я буду впредь знать свое место, сидеть и острить на радио, хохотать...».


Так ведь не скажет. Он же уже взрослый, уродливо сформировавшийся человек.

                                                                      Эдуард Лимонов


Читайте далее: http://svpressa.ru/society/article/61648/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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The real Eduard Limonov is even more extraordinary than tells Emmanuel Carrère , who made a lot of mistakes and misinterpretations .

 Today , in Russia, Eduard Limonov is a model for the most famous Russian young writers (Prilepin , Shargunov , Sentchine , Sadoulaev , etc ...).

Limonov , now in Russia is not considered a fascist (!), but as the leader of the radical left-wing opposition , the ultra left anti- system opposition.
At the time of the translation of the book of Emmanuel Carrère in Russia, all these errors were noted by commentators objectives .
 
 

 All this and much more is on the website TOUT SUR LIMONOV.
There are a lot of new information about the real Eduard Limonov , photos and videos hard to find.
 
 The presentation page is in French, very easy to understand with Google Trad .
  There are also twenty pages in English :
http://www.tout-sur-limonov.fr/

 

 Limonov es un grandisimo escritor, muy mal conocido por el momento fuera de Rusia.
Y el libro de Carrère ha dado una falsa imagen de Limonov, presentandolo como un loco genial, pero marginal, una especie de friki fascistoide.
Nada que ver : en Rusia, hoy, Limonov goza de un prestigio considerable como escritor, pensador y politico.
Ver por ejemplo el libro de la Prof. Monique Slodzian : “Les enragés de la jeune littérature russe” ( Editions de la Différence, 2014) donde explica la influencia de Limonov sobre los jovenes escritores rusos mas importantes de hoy ( Prilepin, Shargunov, Sentchine etc…).
Aqui se puede leer el capitulo en frances :
http://www.tout-sur-limonov.fr/371489334

El site con mas de 100 paginas habla del verdadero Eduard Limonov ( principalmente en francés, pero tambien hay varias paginas en espanol, con mucha informacion inedita, fotos, y videos dificiles de encontrar):
http://www.tout-sur-limonov.fr/