LE LIVRE DE L'EAU - Mémoires de Limonov

Lire d'abord la 1ère page (très complète) de ce site consacré à Edouard Limonov :  

  http://www.tout-sur-limonov.fr/

 

<------------ Tous les liens (130 pages, avec photos, vidéos)

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             LE LIVRE DE L'EAU

  

Ce site sur Edouard Limonov actualise le livre d'Emmanuel Carrère, avec photos et vidéos rares, et quantité d'informations inédites. 2016 

    

L'un des 8 livres que Limonov a écrit en prison de 2001 à 2003.

Mémoires par le biais de toutes les eaux rencontrées dans sa vie: mers, fleuves, lacs, hammams, etc ...

   Une cinquantaine de courts chapitres de 5-6 pages chacun.


Fulgurant et profond : l'un des chefs-d'oeuvre de Limonov.

  

        Paru à l'automne 2014 chez Bartillat.

                                 Traduction de Michel Secinski.

 

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 Frédéric Beigbeder dans le Figaro Magazine.

 

                     

                   LIMONOV SE JETTE à L'EAU

 

Enfermé pendant 3 ans à la prison de Lefortovo, Edward Limonov a trouvé un moyen de tuer le temps : se souvenir de tous les plongeons de sa vie.

En 1972, il s'était fait le serment de se baigner dans toutes les mers, les fleuves, les lacs, les fontaines et les pluies qu'il rencontrerait. C'est à notre connaissance son seul point commun avec Jean d'Ormesson.

Publié en Russie, il y a douze ans, le Livre de l'eau est supposé réunir toutes ses impressions aquatiques.

En réalité, Limonov parle surtout des femmes qu'il a connues et des guerres qu'il a vécues. C'est normal pour un prisonnier, de ne penser qu'au sexe et à la violence.

Emmanuel Carrère pense que c'est son meilleur livre depuis leJournal d'un raté : n'ayant lu que ces deux-là, je ne peux pas juger, mais il est exact qu'on y retrouve son phrasé sarcastique, l'obsession des femmes belles et méchantes, les anchois, la vodka...

Edward Limonov est une sorte de Henry Miller russe. C'est toujours une bénédiction quand un personnage de roman écrit un livre : au moins, il se passe des choses.

Bien qu'amateur de liquide, Limonov est imbuvable. Apôtre du national-bolchevisme, il parvient à condenser deux barbaries en une seule. IL est vantard, amoral, mythomane, égocentrique et phallocrate.

Pourquoi est-ce que je jubile autant en le lisant ?  Serais-je devenu moi aussi un facho stalinien ? (Ici le doux frisson de la rébellion traverse mon salon bourgeois.)

Carrère l'avait compris dans son portrait couronné du Renaudot il y a trois ans : Limonov aime la révolution parce que c'est un romantique. Comme Louis-Ferdinand Céline, il a politiquement tort mais littérairement raison.

Je me souviens d'une réunion de L'Idiot International, place des Vosges, chez Jean-Edern Hallier, où Patrick Besson et lui se disputaient autour d'un plat de spaghetti à la vodka. Il était impossible de croire une seule seconde que ce sosie de Léon Trotski était autre chose qu'un sympathique hurluberlu. Ensuite il a écrit sur Poutine, bien avant les autres, ce que tout le monde dit maintenant.

Rien n'est plus délectable que de feuilleter, confortablement assis dans un canapé, l'album de cet érotomane soviétique en quête de pureté dangereuse.

Il n'y a que lui pour comparer l'odeur de la mer après une tempête à "celle d'un tonneau de concombres salés".

Une phrase résume joliment sa vie : "Je ne suis qu'un petit gars qui a quelques lettres, un poète, un jeune qui a besoin d'élargir son horizon, de rencontrer de belles princesses, des monstres, des moulins à vent ou des pales d'acier qui lui couperaient les mains".

                                                                               

                                                                   Frédéric Beigbeder

 

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            LIMONOV : L'EAU ET LE FEU

 

Anne Dastakian -   dans   MARIANNE  

  

 

 

Paradoxalement toujours méconnu en tant qu'écrivain, en

France, en dépit du livre que lui a consacré Emmanuel Carrère,

couronné par le Renaudot en 2011, l'essayiste russe Edouard

Limonov ne se réduit pas à son personnage, aussi épique soit-il.

 

      Grand styliste, très prolifique, l'écrivain aujourd'hui

septuagénaire a produit plusieurs ouvrages durant ses deux

années passées en cellule à partir de 2002 à la célèbre prison

moscovite de Lefortovo, condamné qu’il était à quatorze ans de

détention pour trafic d'armes et tentative de coup d’Etat au

Kazakhstan.

    

      L'un d’eux, le remarquable LE LIVRE DE L'EAU, publié en

France dix ans plus tard, n'a pas pris une ride. Il nous entraîne

de Nice à Odessa, en mers Noire, Blanche, et enfin d'Azov, de

l'Adriatique à l'océan Pacifique, avant d'atterrir sur les immenses

fleuves et rivières russes ou d'Asie centrale.

 

       Regroupant par thèmes aquatiques ses souvenirs les plus

divers, jonglant avec les époques, les mondes et les continents,

il bondit de sa jeunesse à Kharkov à ses propres pseudo-faits

de guerre aux côtés de véritables criminels de guerre bosno-

serbes (Mladic et Karadzic) en passant par sa réincarnation

postsoviétique en leader national-bolchevique.

 

     A la fois incroyablement immodeste — « J'étais un Russe livresque,

comme on en rencontre rarement dans la vie : le type de l'aventurier colonial sagace, rapide,

compréhensif. Main de fer, dur, décidé, mais pas lourdingue. Pas un Russe de plomb comme

la plupart » — et plein d'autodérision, Limonov nous fait partager

ses émois très fleur bleue, au contact de très jeunes filles, et

vivre d'innombrables beuveries, parfois en compagnie de

militaires russes, qui partagent ses convictions nationalistes.

 

     Un leitmotiv qui permet de comprendre la position actuelle de

l'inclassable Limonov, antipoutinien par principe mais plus

radical encore que le président russe dans la stratégie

d'annexion qu'il préconise envers son Ukraine natale !

                                                                        

                                                 Anne Dastakian - MARIANNE

 

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Limonov et ses admiratrices - Caricature russe

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La chronique d'Yves Harté - SUD-OUEST    

 

                        

                  D'ACIER ET D'EAU

 

 «Écrit lors d'une détention ordonnée par Poutine, le livre est irrésistible de drôlerie, de verve»

 

C'est un homme en prison. Le temps doit lui paraître long alors qu'il est allé partout en s'ébrouant, toujours en guerre et révolté. Il écrit ses souvenirs. On pourrait s'attendre à une longue et soupirante confession. Sauf que cet homme-là s'appelle Edward Limonov.

 

En France, il est surtout connu depuis qu'Emmanuel Carrère en a fait le portrait voilà trois ans dans un récit que l'autre a lu, yeux plissés, mi-amusé, mi-condescendant. Mais c'était la règle du jeu.

 

Limonov était déja un nom dans les années 1980, un dissident adulé d'un fan-club. Il venait d'écrire en russe un livre que personne ne voulait, que seul Jean-Jacques Pauvert accepta d'enthousiasme et publia chez Ramsay. "Le poète russe préfère les grands nègres".

 

Le livre avait fait du bruit. L'époque était pleine des témoignages de ces écrivains contestataires qui, dans la foulée de Soljenitsyne, s'élevaient contre la glorieuse Union Soviétique. Sinon que lui dénonçait également la vacuité de l'Occident et renvoyait les deux mondes dos à dos depuis son errance de clochard dans Central Park.

 

Irréductible ! Il l'est resté. Son livre, écrit lors d'une détention ordonnée par Poutine, est irrésistible de drôlerie, de verve, débordant d'énergie et d'humour féroce.

 

Qu'y trouve-t-on ? Des femmes, leur sexe et leurs seins. La guerre, les morts et les combats. Il l'a appelé "LE LIVRE DE L'EAU".

 

 On ne pouvait trouver mieux pour cette mémoire qui se dévide et coule ainsi de grands remous en brusques rapides, de tourbillons en lents courants où remontent à la surface les souvenirs comme les branches noyées.

 

 

Limonov, cet érotomane sauvage, ce néocommuniste-nationaliste, nous emporte à son gré mais selon une ordonnance finalement bien plus habile qu'il voudrait nous laisser croire.

 

COUREURS DES BOIS

 

Il nous parle des mers et des océans. Il nous emmène sur les rives qu'il a foulées, soit avec une fille, soit avec une arme. Des deux côtés de l'Adriatique, par exemple, dans une errance d'exilé en Italie tout d'abord, puis en face quelques années plus tard, chien de guerre, compagnon des Serbes, slaves et orthodoxes.

 

Il nous adjoint de remonter les fleuves, des larges embouchures aux affluents les plus secrets, jusque dans la taïga des coureurs des bois et jusqu'au coeur des villes, sur les quais de la Seine dans le Paris des années 1980, au bord du Tibre couleur de terre et filet d'égout. Les villes mènent sur les fontaines des places. Et les fontaines à la pluie.

 

Dans ce désordre apparent vont et reviennent les images des femmes déglinguées, l'alcool et la dope, les hommes de révolte, les amis morts, battus et jetés depuis le haut d'un immeuble, les opposants et tous ceux laissés au bord de la route.

 

Le miracle est que ce mauvais garçon l'est resté même à 70 ans. Infréquentable, obstiné, drôle, tranchant comme une lame.

 

Lui qui écrit sans pleurs dit mieux en une phrase le temps que rien ne retient, qui file et coule comme l'eau du ciel et des rivières. Et que tout finit, comme toujours, par un ouragan qui lave le monde et les vieux souvenirs.

                                                              Yves Harté  - SUD OUEST

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Christian Authier dans L'Opinion Indépendante. AGRANDIR.

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 Philippe Lançon dans LIBÉRATION

 

                    

         LIMONOV DANS LES BAS-FONDS 

«But you are not a fascist, aren’t you ?» Un jour, à Moscou, la question est posée à Edward (ou Edouard, ça dépend des éditeurs) Limonov, écrivain, aventurier et homme politique russe, par une admiratrice.

Lisa, amie de Limonov, une adolescente punk, est là et file comme un chat : «Il faisait froid ce jour-là et le bout du nez de Lisa avait rougi. Elle n’aimait pas les temps qui font rougir le nez et c’est peut-être pour cela qu’elle s’était éloignée aussi vite.» 

Lisa :«Même quand elle se réveillait après une beuverie et qu’elle se cherchait une cigarette, le cordon de ses sourcils, ses mirettes gardaient leur fraîcheur.» 

Avec elle, Limonov boit, écoute Piaf : «Nous nous sommes abondamment embrassés, Lisa et moi. Ensuite, nous sommes allés chez moi. Nous avons encore bu. Elle s’apprêtait à partir. Je l’ai battue. Il y avait du sang même sur les rideaux. Parce que ça ne se fait pas.» 

 

Il y a du sang, des militaires virils, des nymphettes furieuses à «minou»et une Anglaise dont le sexe sent«le chien mouillé» dans le Livre de l’eau. Et on aime ça, car Limonov sait écrire comme personne sur tout ce qui ne se fait pas.

Fasciste, le fondateur du Parti national bolchevique ? Comme tant d’autres, l’admiratrice voudrait aller au bordel avec lui, mais en sortir propre, légère comme un touriste, enrichie comme un producteur.

C’est une «artiste polonaise qui faisait des dessins animés». De lui, elle veut adapter Autoportrait d’un bandit dans son adolescence : «En fait, cette cinéaste n’était pas polonaise, mais allemande, et son prénom était plutôt roumain : Mariella. Je me demande en quoi elle a eu besoin des droits sur mon roman alors que les personnages des deux films d’animation que j’ai vus étaient des silhouettes conventionnelles munies de petits trous ou de broches en guise de sexe.» 

Alors, fasciste ? «Je lui dis que non, je n’étais pas fasciste. Chez eux, en Allemagne, tout était comme jadis, les gauchistes se jetaient sur les fascistes, lesquels s’en prenaient aux Turcs et le gros Helmut Kohl ou ses successeurs se réjouissent en s’esclaffant de ces querelles intestines.»

 
 

Le naturel énergétique de Limonov. Sa forfanterie burlesque et réjouissante : «Mon conseil : choyez votre mégalomanie ! Cultivez ce qui vous distingue des autres. Evitez la contagion de l’ennui.» 

Son côté grand frère croque-mitaine, terrible et admirable, allant son chemin que vous le suiviez ou pas.

Cette manière d’écrire comme on vit - comme on vit, quand on s’appelle Limonov. Une légende in progress : «D’instinct, avec ma truffe canine, j’avais compris que, de tous les sujets du monde, les sujets essentiels sont la guerre et les femmes (la pute et le soldat). J’ai compris que le genre le plus moderne est la biographie. C’est ainsi que j’ai suivi mon chemin. Mes livres, c’est ma biographie : dans le genre "vie des hommes illustres".»   Il a compris ça avant, mieux que les autres.

 

C’est cela, le Livre de l’eau : le livre des souvenirs au fil de l’eau, mers, fleuves, rivières, lacs, ruisseaux, fontaines. Donc celui des amis, des femmes, des aventures - mi Huck Finn, mi Che Guevara, flottant sur des femmes qu’il appelle «ma petite planche à pain». 

Ce n’est pas son seul inédit en français, mais c’est l’un de ses meilleurs livres. Il a été écrit en 2001, dans la prison de Lefortovo, où Poutine l’avait collé.

 

 

Né en 1943, Limonov a été voyou à Kharkiv dans les années 50, poète à la cloche de bois en URSS puis Amérique dans les années 70, éphémère mascotte contre-culturelle dans le Paris du Palace, soutien actif des Serbes de Bosnie, nostalgique de l’URSS, contre ce qui est pour et pour ce qui est contre.

Pendant vingt ans, les éditeurs l’ont trouvé infréquentable et l’Etat russe l’a régulièrement engeôlé. En France, il devient célèbre en 2011 grâce à Limonov, le livre qu’Emmanuel Carrère lui a consacré.

Mais si le grand public a lu Limonov, il n’a toujours pas lu ses livres - comme ces étudiants qui, plutôt que de lire l’Education sentimentale, lisent des résumés, des analyses del’Education sentimentale.

 Ses meilleurs romans autobiographiques ont été réédités dans la foulée du succès de Carrère. Chez Flammarion, Le poète russe préfère les grands nègresHistoire de son serviteur.        

 Chez Albin Michel, Journal d’un raté, le Petit Salaud, Autoportrait d’un bandit dans son adolescence.

 

Le Livre de l’eau est l’herbier aquatique d’où ces agrandissements romanesques sont tirés. Mais, et c’est important, il a été écrit en prison et après eux.

C’est donc une suite de remontées vers les sources : vignettes sans ordre et sans limite, comme la vie, d’une vie bien remplie.

Carrère en a assez bien parlé pour qu’on le laisse faire ici une partie du boulot : Limonov «aurait pu, comme Georges Perec, dresser la liste des lits où il avait dormi, comme Dom Juan celle des femmes avec qui il avait couché, ou encore, en bon dandy, raconter l’histoire de quelques-uns de ses habits. Il a choisi les eaux […]. Il se rappelle ses promenades le long de la Seine, au temps où il vivait à Paris ; les sirènes des bateaux qu’il voyait se croiser sur l’Hudson, de sa fenêtre chez le milliardaire Steven ; une fontaine, à New York, où il s’est baigné ivre et a perdu ses verres de contact ; la côte bretonne avec Jean-Edern Hallier et la plage d’Ostie, près de Rome, où il est allé avec Elena quelques mois avant que Pasolini ne s’y fasse assassiner.»

 

 A Ostie, écrit Limonov, Elena regarde la «bande d’eau grise et morne»,et dit : «C’est ça, l’illustre mer Méditerranée sillonnée par les trirèmes ?» «Oui, concédai-je avec regret. C’est un fait qu’elle n’est pas à la hauteur.» 

Plus tard, «je m’enhardis jusqu’à enlever les chaussures pour y tremper les pieds. J’aurais même pu me baigner, l’eau n’était pas si froide. Mais je n’en ai pas eu envie parce que la mer ne me plaisait pas» . Les légendes ? Le paysage et les hommes doivent les mériter. Sinon, elles ne valent qu’un bain de pieds.

 

Le Livre de l’eau rappelle que son auteur est toujours meilleur et pire que ses admirateurs, meilleur parce que pire. Il les surclasse, ils le savent. Il est leur loup blanc, leur ligne brisée d’horizon.

 

 

Rien ne donne mieux le pouls de ses souvenirs que son résumé des premières années à Paris. Elles «furent d’abord désordonnées. Ce ne fut qu’au bout de quatre ans que je fis le tri dans la foule qui m’entourait : bobos, anarchistes, alcooliques, homos et lesbiennes, dealers, mères de famille nombreuse et prostituées. J’ai même couché en même temps avec Anne, la rédactrice d’une revue porno, et son adjointe, Carole. Il n’y avait personne pour me surveiller […]. Vers 1982, j’étais devenu parfaitement amoral, ce dont je me réjouissais. Plus tard, j’ai retrouvé des valeurs morales, et je le regrette.» L’époque qui le célèbre enfin, la nôtre, est assez normée pour ne pas se sentir menacée par tout ce qu’il incarne.

 

Récemment, Limonov a soutenu la Russie en Ukraine. L’Occident démocratique ? «Il y a longtemps qu’Allemands, Français et Américains ne sont plus remplis d’énergie,écrivait-il dans le Livre de l’eau.La vie les a quittés. L’avenir appartient à toute sorte de Talibans, de Turcs, il suffit de voir comment ils bourrent la gueule aux Kurdes, à toute cette foule déplaisante, sauvage et incompréhensible aux yeux des Européens, de personnages suspects.»

 Limonov est assez proche d’eux pour les comprendre, tous ces violents, ces pouilleux, et assez proche de nous pour savoir les restituer. Le grand écrivain picaresque, c’est lui.

                                                  Philippe Lançon - Libération

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LE FIGARO    

 

  

Édouard Limonov, poète en eau vive. 

 

  Dans LE LIVRE DE L'EAU, l'écrivain russe revient sur une vie agitée.

 

Dans le récit de sa captivité, Édouard Limonov notait, avec lucidité, tout en évoquant les Mémoires d'un révolutionnaire du prince Kropotkine: «La prison absorbe tous nos sucs et nous déforme. Ces murs de béton se nourrissent de notre chair*.»("Mes Prisons"  Actes Sud  2009)

Au printemps 2001, le poète russe et quelques compagnons sont piégés au fin fond de l'Altaï, accusés de complot contre l'État. Bien évidemment, l'affaire est montée de toutes pièces ; l'opposant Limonov, créateur du Parti national-bolchevique, encourt une peine de vingt ans de prison. C'est là que commence le livre de ses mémoires, baptisé Le Livre de l'eau.

Disons-le d'emblée, une de ses plus grandes proses, aux côtés du Poète russe préfère les grands nègres et du Journal d'un raté.

Au seuil de la soixantaine, alors qu'il est à l'isolement dans la prison moscovite de Lefortovo pour quinze mois, Limonov déroule un demi-siècle d'une vie cahoteuse et lumineuse, depuis son enfance en Ukraine jusqu'à son retour dans une Russie décomposée et corrompue, après s'être engagé auprès des troupes serbes dans l'ex-Yougoslavie.

Sa vie d'homme et d'écrivain, il l'a découpée géographiquement et non pas chronologiquement, au fil de l'eau.

Les principaux chapitres ont pour noms: «Mers», «Fleuves et rivières», «Lacs, lagunes, étangs», «Saunas et banias»…

Comme il le dit: «On peut lire ces souvenirs à partir de n'importe quelle page et dans n'importe quel sens.Ils baignent dans l'éternité, ils n'ont pas besoin d'étendue dès lors qu'ils baignent dans une solution de perpétuité

D'une plume vive, nerveuse, Limonov nous mène de la mer Noire («beuglante et humide, abondamment verte et salée») à New York, où l'ancien ouvrier métallo débarque à 32 ans, en passant par Venise, Sotchi, la Volga, le Danube et la Tamise («monotone comme un tuyau d'arrosage»), un lac du Tadjikistan, Venice Beach, où il rencontre sa future femme, la chanteuse Natalia… Natalia et les autres: Anna, Betsy, Maggie, Lisa, Nastya la jeune punkette…

      «Évitez la contagion de l'ennui»

Sans doute, les plus belles pages de celui qui se considère comme «l'auteur des meilleurs livres de la contre-culture occidentale» sont inspirées par Paris, où il vécut une quinzaine d'années: «J'ai vécu sur les rives de la Seine des centaines de jours heureux, versatiles comme des mirages.»

Ici ou là, «l'écrivain engagé» («struggling writer», comme il le dit) se lâche et s'emporte. Ainsi, alors qu'il est sur les rives du Dniestr, dans le viseur d'un sniper: «Ce qui me plaît dans la démence de la guerre, c'est que chacun se la pète devant les autres et à soi-même

De ses années américaines, il nous rapporte ce conseil: «Choyez votre mégalomanie! Cultivez ce qui vous distingue des autres. Évitez la contagion de l'ennui», après avoir précisé: «Ce fut des années troubles mais joyeuses où je vivais avec une pléthore de femelles.»

Ses emportements ne sont pas que verbaux. Lors d'une soirée à Budapest, il fracasse une bouteille de Champagne sur le crâne d'un écrivain anglais qui avait insulté la Russie…

Dans sa préface à cette autobiographie, dont Emmanuel Carrère s'était largement inspiré, l'amoureux des femmes et de la guerre nous avait prévenus: «Comme mes tropismes ont toujours été doubles (car, dès le plus jeune âge, j'ai joué les Don Juan ou les Casanova tout en envisageant une carrière de soldat et de révolutionnaire à l'image de Bakounine et de Che Guevara), il en résulte aussi une œuvre double, compromis entre le Journal de Bolivie du Che et les Mémoires de Casanova

                                         Thierry Clermont - Le Figaro

 

* Mes Prisons, traduit du russe par Antonina Roubichou-Stretz, Actes Sud, 2009.

 

Le livre de l'eau, d'Édouard Limonov, traduit du russe par Michel Secinski, Bartillat, 288 p. - 2014 -  20 €.

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      Les « histoires d’eau » d’Edward Limonov

 

par Thierry Savatier

 

 http://savatier.blog.lemonde.fr/2014/12/26/les-histoires-deau-dedward-limonov/

 

Limonov_EauLa vraie littérature se rencontre assez rarement. Par là, sans doute, faut-il entendre celle qui renonce au sirupeux des bons sentiments à la mode (Gide avait raison) pour réveiller et déranger le lecteur, celle qui s’impose par un style - qui outrepasse le classique contingent lexical de 400 mots et refuse le sage assemblage sujet-verbe-complément.

Bref, un style qui ne suit pas la recette infaillible des romans dits « à succès » qu’on achète, mais qu’on ne lit pas forcément.

 

Le Livre de l’eau (Bartillat, 291 pages, 20 €) d’Edward Limonov appartient à la « vraie littérature ».

Ecrit alors qu’il purgeait une peine de prison pour dissidence sur ordre de Vladimir Poutine, ce recueil autobiographique réunissant une soixantaine de courts chapitres ne suit aucune chronologie, si bien qu’on peut le lire de toutes les manières possibles, sans respecter l’ordre des pages. Une seule thématique sert de fil conducteur, l’eau, déclinée sous toutes ses formes (sauf dans un verre...) et sur tous les continents de l’hémisphère Nord : mer, rivières, lacs, fontaines, sauna, pluie, etc.

Car l’auteur, tour à tour voyou, écrivain, combattant, dandy, homme politique, mais surtout éternel insurgé, semble avoir passé sa vie à voyager en exerçant une foule de métiers. Et, où qu’il se soit rendu, l’eau était omniprésente ; une eau parfois trouble, presque toujours sombre, inquiétante, dangereuse ou fétide, jusqu’au Pacifique californien dont il nous peint des rivages bien éloignés des cartes postales habituelles, jusqu’à un Adriatique morose comme sait si bien le décrire Claudio Magris. L’eau de Limonov, du Dniestr à la Seine, en passant par l’Hudson, l’Ob et les bains publics d’Alma-Ata, charrie les morts et les souvenirs comme un Gange.

Elle n’est cependant pas la seule partenaire de l’auteur. Au gré des pages, se succèdent force boissons alcoolisées (chez ce Franco-russe, « voda » et vodka voisinent sans jamais se mélanger), armes automatiques et surtout femmes, aussi attirantes et souvent longilignes qu’improbables : « D’une manière générale, j’ai observé que mes compagnes suscitaient une certaine hystérie toujours, partout et chez tout le monde », note-t-il, guidant son lecteur entre aventure et aventures.

 Partout, des scènes au parfum de transgression se succèdent, le propos, d’un humour grinçant, provoque ; l’écriture, nerveuse, acérée, aligne des opinions politiquement incorrectes.

Dans l’ombre de cet écrivain-combattant au romantisme slavo-punk, qui ne cherche pas à ménager son image, se profile le fantôme d’un Byron qui se serait évertué à embrasser les causes les plus irritantes pour la bien-pensance occidentale : national bolchevisme, compagnonnage, dans l’ex-Yougoslavie, avec les Serbes orthodoxes, etc. Il scandalise ; pour autant, que l’on partage ou non ses opinions, sous sa plume le récit épique atteint des sommets d’authenticité auxquels ne pourra jamais accéder un philosophe germanopratin égaré dans le conformisme et l’autopromotion.

La langue lui permet, dans tous les sens du terme, toutes les licences car il écrit comme peu d’auteurs savent écrire et, à l’instar de Baudelaire qui aimait choquer les imbéciles, Edward Limonov cultive ce que Charles Asselineau appelait « l’esthétique de l’étonnement. »

A lire et à relire, sans modération.

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      "Service Littéraire" - Décembre 2014                                  

                               ROMAN DU MOIS

 

                                  Edouard le terrible

par Christian Montaignac

 

L'eau de Limonov se descend cul sec comme une vodka de haute graisse.



Nous devons à Emmanuel Carrère, qu'il fait bon suivre hors de son

dernier exercice d’étouffe-chrétien, d'avoir découvert Limonov.

Son récit biographique, publié en 2011, était à déguster sans

modération, à descendre, à dévaler. Plein assuré, le tout sans

autre raison qu'une rencontre avec un invraisemblable personnage, il

s'agissait de savoir si l’on attendrait de se dégriser ou si l’on en

reprendrait.

 

La dépendance guettait, elle vient de frapper. Il a suffi de la goutte

d’ironie contenue dans un titre, LE LIVRE DE L'EAU, pour, désolé,

replonger.

 

Goût de pomme ou pas. c’est du brutal. Mais pas seulement, il y a du

sentiment coulé dedans. D'accord, l'iconographie de bonne compagnie

se passera de lui. Limonov est moins recommandable qu’Hemingway.

   

Edouard le Terrible ne sera jamais Tonton Ernest.

 

Né en 1943 avec le chaos, il passera sa vie à le chercher, à le

provoquer. Et de Manhattan à Sarajevo, de Paris à Moscou, dandy ou

voyou, clochard ou maître d’hôtel, toujours canaille, il restera dans la

quête permanente de la transgression, de la provocation.

 

Pour cet Ukrainien embastillé par Poutine et qui soutient, à présent, la

Russie, il en va du sexe comme de l’idéologie, tous les coups sont

permis, qui déteste me suit.

 

À l'arrivée, mais rien n'est fini, d’une foi et d'une loi à l'autre, les

siennes et sans vergogne, quel écrivain les amis !

 

Si vous en doutez, offrez-vous LE LIVRE DE L'EAU comme une

grosse pinte d’un alcool rare. Et, désolé pour les voisins, inscrivez

au fronton de votre pavillon le conseil de l’auteur haïssable :

"Choyez votre mégalomanie, cultivez ce qui vous distingue des autres,

évitez la contagion de l'ennui". 

 

Lisez-le surtout, il vous en restera un certain goût car le bonhomme

écrit comme personne.



Né en prison après ses romans inclassables comme “Le poète russe

préfère les grands nègres”, "Le Petit Salaud", "Autoportrait d'un

bandit dans son adolescence", sans oublier "Journal d'un raté”, LE

LIVRE DE L'EAU est la remontée aux sources d’un néo-punk

nationaliste, allumé de première, illuminé de toutes les causes.

 

Tour à tour rocambolesque et odieux, ce pirate de notre temps est

un époustouflant créateur d’images. Au fil de toutes les eaux, lacs,

fleuves, fontaines, mers, ruisseaux, il flotte d’une aventure à l’autre,

poète sanglant, chien écorché, chat battu, instinct roi, repoussant et

fascinant. N'en jetez plus, cet affreux, sale et méchant à plus d’un titre

dérive et nous emporte.

 

Toute comparaison avec les maîtres russes serait superflue. L’amoral

de l'histoire c'est lui. Limonov, ce pseudonyme qu’il s'est choisi, en

référence au citron qui pique et à la grenade qui dégoupille.

 

 Une fois ouvert le livre de cet infréquentable, on ne le lâche pas.

  Garçon, remettez-nous ça !

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Entretien avec l’écrivain russe Édouard Limonov 

      « L’Ukraine orientale, c’est la Russie ! »

par Francis Brochet 

« L’Ukraine, pour la Russie, c’est le berceau de notre culture », dit Edouard Limonov. Photo Sergueï Belyak

« L’Ukraine, pour la Russie, c’est le berceau de notre culture », dit Edouard Limonov. Photo Sergueï Belyak - 2014

        Article paru dans les DNA, l'Alsace, l'Est Républicain, le Républicain Lorrain et Vosges Matin.

 

 

        L’Est de l’Ukraine est une terre russe et Poutine ne fait que suivre son opinion publique, estime Edouard Limonov, politicien ultra-nationaliste et poète déjanté.

 

   « Les Occidentaux ne comprennent pas ça : l’Ukraine orientale est peuplée de Russes. C’est le pays de mon enfance, j’ai vécu 23 ans à Kharkov, et mes parents y sont enterrés. C’est notre terre ! »

Au bout du fil, à Moscou, la voix d’Édouard Limonov est forte et fatiguée. L’écrivain, fondateur d’un parti «national-bolchévique», vient d’apprendre qu’un de ses militants est mort dans les affrontements au Donbass.

 

Il insiste : « L’Ukraine, pour la Russie, c’est pire que l’Algérie pour la France, c’est le berceau de notre culture ».

Les références françaises de Limonov ne sont pas fortuites. Il a vécu dans les années 80 à Paris, publiant des livres qui l’ont rendu célèbre : Journal d’un raté , Le poète russe préfère les grands nègres … Des livres fidèles à leurs titres, déjantés, vivifiants, qui tiennent la distance.

 

Mis en prison par Poutine

 

À 67 ans,  [[ en fait, 71 ]]  Limonov conserve de ses années françaises une bonne maîtrise de notre langue et le souvenir d’une période « pacifique » --- « c’est très rare, dans ma vie ».

 

La vie d’Édouard Veniaminovitch Savenko, alias Limonov, est irrésumable. Une vie de bohème, de poète, de don Juan, de soldat des causes les plus discutables sinon les moins défendables, auprès de Karadzic en ex-Yougoslavie et des ultra-nationalistes xénophobes russes.

« C’est mon destin, dit-il. Je me suis comporté normalement, de mon point de vue, mais mon destin était d’avoir une vie très agitée, d’être mis en prison et de faire la guerre ».

Il la raconte dans "Le livre de l’eau" ( Editions Bartillat), chronique douce-amère rédigée du fond d’une prison russe où l’avait jeté Vladimir Poutine.

Car c’est le paradoxe de Limonov d’être devenu l’opposant d’un homme défendant ses idées, notamment en Ukraine : « Ça ne me gêne pas, moi, ça fait 25 ans que je dis la même chose. Poutine est populaire car il a lancé la reconquête des territoires russes après la mort de l’Union soviétique. Ce n’était pas sa volonté, il y a été forcé par l’opinion russe ».

Édouard Limonov reste un écrivain qui se compte « 57 ou 58 bouquins».

Le prochain sera publié en Russie, en septembre : « Peut-être le plus drôle de mes livres. Il commence une nuit de Nouvel An dans un centre de détention de la police moscovite, c’est ma propre histoire..."

                                       

                                                 Francis Brochet 

 

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                  LE DEVOIR (Quotidien de Montréal)

 

24/01/2015

 

Christian Desmeules

 

 

                      UN EXTRAIT DE L'ARTICLE

 

 

Limonov est un provocateur-né.

 

Fasciste, punk, anarchiste, conservateur ?

 

Toutes ces réponses semblent bonnes. Mais il suffit de lire en rafale quelques-uns de ses romans (Le poète russe préfère les grands nègresou Journal d’un raté, Ramsay et Albin Michel) pour s’apercevoir qu’il porte avant tout un intérêt démesuré à sa propre personne.

 

Une sorte de culte de la personnalité soft et sans trop de conséquences.

 

Culte du moi

 

Né en 1943 dans une bourgade industrielle près de Nijni Novgorod, le « Citron » semble avoir eu mille vies.

 

   Le Limonov d’Emmanuel Carrère (P.O.L), prix Médicis 2011, a contribué à le ressusciter en France et à le faire connaître ailleurs, lui qui avait vu sa réputation ternie après avoir été aperçu aux côtés de Radovan Karadžicć tandis que les miliciens serbes assiégeaient Sarajevo.

 

Mais il serait dommage de réduire Limonov à une figure d’opposition politique (et morale).

 

Car c’est un écrivain. Un vrai. Immoral, impossible à javelliser, qui continue et devrait continuer à faire ce qu’il sait faire de mieux : de la littérature.

 

Le voici de retour avec LE LIVRE DE L'EAU, une sorte d’autobiographie fragmentée écrite en prison après qu’il eut été accusé en 2002 d’avoir préparé une invasion armée du Kazakhstan pour la défense de la population russophone. 

 

Un livre dans lequel Carrère a très largement puisé pour réaliser son portrait. 

 

« Dès le plus jeune âge, j’ai joué les Don Juan ou les Casanova tout en envisageant une carrière de soldat et de révolutionnaire à l’image de Bakounine et de Che Guevara », avoue cet imprécateur dostoïevskien au karma d’antihéros,« né pour les guerres et les révolutions ».

 

Limonov honore régulièrement une vieille promesse qu’il s’était faite : celle de se baigner dans toutes les eaux qu’il rencontrerait.

 

Lacs, rivières, baignoires, fontaines publiques, mers et océans servent ainsi de fil conducteur à ce recueil de récits aquatiques où deux motifs se distinguent surtout : les femmes et la guerre.

 

Transnistrie, Serbie, Crimée, Tadjikistan ou New York, les bords de la Seine (il a vécu 14 ans à Paris) ou Venice Beach, en Californie, l’écrivain a beaucoup bougé.

 

Il a dans  LE LIVRE DE L'EAU sa dégaine habituelle, à la fois franche et mythomane, sans trop d’effets de style, tout en se donnant parfois des airs de vieux sage qui récite son mantra :« Choyez votre mégalomanie ! Cultivez ce qui vous distingue des autres. Évitez la contagion de l’ennui. »

 

 Il est plus que fidèle à sa philosophie : « Écoutez, il existe une morale, il y a dans le monde des gens raisonnables, il y a des bureaux et des banques, il y a des lits, dans les lits dorment des hommes et des femmes raisonnables. »

 

Il est facile de savoir, en le lisant, de quel côté se trouve Limonov. Pour éclairer son chemin aux lumières de la raison, il faudra chercher ailleurs…

Vous trouverez ici 7 chapitres du livre, traduits en anglais :

  http://www.tout-sur-limonov.fr/33494728

 

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VIDÉO --- VIDÉO --- VIDÉO --- VIDÉO --- VIDÉO --- VIDÉO --- VIDÉO
Le quai sur l'île Saint-Louis, où allait bronzer Limonov dans les années 80 - LE LIVRE DE L'EAU, pages 90-95

 

     Fouillez dans ce site : il y a beaucoup de trésors cachés.

 

Ce site est consacré à Edouard Limonov :    il y a 130 pages pour l'instant, avec bon nombre d'informations inédites :

   La 1ère page, ici :   

  http://www.tout-sur-limonov.fr/

 

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