LE VÉRITABLE EDOUARD LIMONOV

FAUSSE IMAGE DE LIMONOV EN FRANCE  

 

De l'influence d'Edouard Limonov sur les meilleurs jeunes écrivains russes.

Et pourquoi son image en France est complètement brouillée. 

 

 

Monique Slodzian (Professeur à l'INALCO - Langues O')  

 

"Les Enragés de la jeune littérature russe" 

 

 

Editions de la Différence 2014  

 

   

                        EXTRAIT DU LIVRE      

 

Dans les années 2000, une génération d'écrivains russes a rompu les amarres avec la bien-pensance des années 90 et semble être apparue spontanément tant le phénomène s'est imposé rapidement.  

Une génération qui a été engendrée par les livres d'Edouard Limonov, l'auteur sulfureux du  Journal d'un raté, dont la trajectoire politique après 1990 a tant choqué l'élite intellectuelle française.

 

 

                                                                          

 

 

 

 

Nous aurons à le redire : Limonov n'est pas en Russie "le vieux chef charismatique d'un groupe de jeunes desperados", comme le voit Emmanuel Carrère, mais un écrivain admiré et respecté. 

 

 LIMONOV MADE IN FRANCE

 

      A tout seigneur, tout honneur, le tableau final revient à celui en qui Zakhar Prilepine voit un maître, un père et un chef, et Sergueï Chargounov, le père d'une génération de loups solitaires ; à celui qui au risque de la prison, fera hurler à un Roman Sentchine :           "Nous nous appelons tous Edouard Limonov !"

 

 

        Tant d'admiration partagée par tant de jeunes écrivains  ne colle guère avec le portrait du Barry London russe brillamment brossé par Emmanuel Carrère dans son LIMONOV.

Le narcissisme pointé par Carrère se trouve vivement récusé par Sergueï Chargounov qui soupçonne de mesquinerie obtuse les détracteurs du grand Edik ( diminutif d'Edouard ).

 

          Mais Carrère échappe de peu à l'accusation en jouant l'esquive : "Il se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement".

   Une position qui présume par ailleurs la nécessité d'un verdict sans qu'on sache bien sur quoi - la moralité, la politique, la littérature ? - ni de qui on tiendrait ce mandat de juge.

 

Arrêtons net le subterfuge : il y a un Limonov made in France qui ne coïncide ni avec l'écrivain et le poète ni avec le leader politique qui aura profondément marqué une génération d'écrivains russes. Et reconnaissons à Emmanuel Carrère le mérite de lui avoir redonné une légitimité littéraire dans l'hexagone.  

 

On aura noté que lors de la parution du Limonov en 2011, l'un des poncifs de la critique consistait à évoquer les multiples vies de "l'insaisissable individu". A aucun moment, les porte-voix des grands médias français ne semblent se douter que les étiquettes qu'ils collent au personnage sont en bonne partie la projection de leurs propres préjugés. 

 

Ils ont fabriqué l'image du héros qui a choisi la France où a été publié son premier roman en 1980, en contrepoint de celle du grand Soljenitsyne et en conformité avec l'idéologie des années 70-80, moment culminant de la dénonciation de l'empire du Mal. 

Le vieux sage (Soljenitsyne) et le jeune salaud (Limonov) qui ont tous deux quitté l'URSS en 1974 et que réunissait un égal antisoviétisme : un cliché en or pour les médias.

SERGUEI CHARGOUNOV invité d'une émission littéraire animée par l'écrivain Tatyana Tolstaya

 Personne ne semble remarquer que si Limonov écrit dans le journal communiste L'Humanité ou la revue Révolution, c'est que les deux dissidents ne portent pas le même regard sur le communisme et que la relève dissidente incarnée par le jeune Limonov a pris ses distances avec l'idéologie manichéenne - un immense goulag d'un côté et une merveilleuse démocratie de l'autre.  Son expérience américaine l'a vacciné contre cette vision niaise de l'Occident.

 

Et au bout du compte, le jeune voyou de Brooklyn aura compris plus vite que le vieux sage du Vermont.

 

Au triomphe du libéralisme qui marque le début des années 1980 s'ajoute un banal franco-centrisme rendant la plupart des écrivains et journalistes de l'Hexagone incapables de percevoir les différences d'interprétation entre eux et lui.

   Comment Limonov, le russe fraîchement débarqué de New York et baragouinant à peine le français, aurait-il pu déchiffrer la réputation d'un Jean-Marie Le Pen et la signification du Front National dans le contexte français ? Car leur rencontre est avérée et elle nous dit qu'Edik n'a pas toujours l'épiderme sensible. 


Qu'à cela ne tienne, les médias exploitent l'aubaine sans chercher à creuser l'itinéraire intellectuel de l'écrivain  provocateur.

Au moment de la guerre de Yougoslavie, cela lui vaudra d'être traité de "fasciste pur et dur". Pendant ce temps, Soljenitsyne, lui, est encensé. Et si, à son retour en Russie, ce dernier a quelque peu irrité les médias avec ses déclarations anti-occidentales, le caractère réactionnaire et férocement anticommuniste de ses critiques n'a pas choqué grand monde. 

 

 

 

 

La collaboration à  l'Idiot International  et à un titre d'extrême droite comme Le choc du Mois  ont mis Limonov en contact avec des membres du Front national sans le couper de la presse communiste.

 

 

 

 

 

Ce grand écart entre les extrêmes qui, certes, convient bien à sa propension à l'excès et lui inspirera le drapeau "rouge-brun" ne peut être simplement imputé à son goût immodéré de l'épate et encore moins à un calcul cynique. La loi des circonstances et les spécificités de la vie culturelle parisienne ont sans doute été tout aussi déterminantes.

 

Après les dures années américaines riches d'expériences stupéfiantes, Limonov change de galaxie en arrivant à Paris. Il rencontre bientôt un groupe d'écrivains flamboyants -Patrick Besson, Marc-Edouard Nabe, Patrick Gofman, Michel Houellebecq, entre autres-, qui s'entichent de lui.

 

Il confiera avoir adoré le style de vie "champagne" de la bande à Jean-Edern Hallier. Les meilleures années de sa vie qui, de son propre aveu, a été "une vie de merde". Pris dans le tourbillon du succés qui s'ensuit -une dizaine de livres publiés dans les années 80- il ne perçoit pas que si ses sulfureux amis, bien installés dans l'establishment littéraire, peuvent à peu près impunément cultiver des liaisons douteuses avec l'extrême-droite, lui, le Russe, sera condamné au ban d'infamie dès la première incartade.


Il ne voit pas non plus qu'ils n'ont que des engagements de papier. Eux sont dans le discours, lui dans l'action. L'idylle ne pouvait que mal finir. Plus tard, il traitera d'ailleurs son ami Nabe de "dandy érudit et égoïste".

 

 IL obtient la nationalité française en 1987. Dès le début des années 1990, les choses commencent à se gâter dans ses relations avec la France : à la faveur de la perestroïka, il rentre en Russie, et reprend la nationalité russe en 1992.

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Nouvelle édition du GRAND HOSPICE OCCIDENTAL - Editions Bartillat - 2016

 

Le barbare retournait à sa barbarie et, comble d'arrogance, en 1993, publiait en guise d'adieu LE GRAND HOSPICE OCCIDENTAL que Bernard Pivot qualifiera "d'ouvrage philosophique pour les skinheads". Pour le grand ordonnateur de la vie littéraire française, fasciné par le Juste Soljenitsyne, la comparaison des sociétés occidentales avec "un vaste hospice peuplé de malades" était insupportable.

 

 

Jugez plutôt : "De l'Europe aux Etats-Unis, le Grand Hospice poursuit son oeuvre hypocrite dans une pompe gémissante".

 

C'en était trop. Aucun livre de Limonov ne sera plus publié en France jusqu'en 2009. Entre-temps, il est devenu un chien enragé. Mesure-t-on à Paris la vanité d'un tel opprobre ? Bien mal, car nos médias croient ou feignent de croire qu'il n'y a de vie qu'à Paris où la démocratie est définitivement accomplie et qu'on assiste à la fin de l'Histoire puisqu'elle répandra bientôt ses grâces sur la Russie. Vingt ans d'encéphalogramme plat.

 

Le retour en Russie est pour Limonov le signal d'un engagement illimité. IL se rapproche pendant quelques mois de Jirinovski qui lui semble être l'adversaire le plus efficace contre les réformateurs en l'absence d'un autre parti d'opposition.

Il s'engage sur les fronts de Transnistrie et d'Abkhazie en 1992 et, en 1993 s'enrôle en Yougoslavie aux côtés des Serbes. En octobre 1993, il participe à la défense de la Maison blanche contre le coup d'Etat d'Eltsine, après quoi il crée son Parti national-bolchévique en 1993, en collaboration avec le philosophe néo-eurasien Alexandre Douguine. Ils se sépareront en 1998.

 

Sa participation à la guerre de Bosnie fait de lui un pestiféré. Les médias occidentaux restent naturellement sourds lorsqu'il rétorque que la guerre en Irak les a moins génés et qu'en Libye, ils ont applaudi aux indécentes pantalonnades d'un Bernard-Henri Lévy.

 

Seul Peter Handke subira pour son engagement proserbe un anathème comparable qui le fera s'écrier : "... le monde, le soi-disant monde sait tout sur la Yougoslavie..."

Mais les cercles littéraires parisiens n'écoutent pas Handke leur dire que "le soi-disant monde n'est pas le monde'".

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Pendant son séjour en prison, entre 2001 et 2003, Limonov écrira huit livres trés bien accueillis par le public russe.  En France, il y aura fort peu de signatures dans la pétition pour demander la libération d'Edouard en 2002.

 

 

 

La vindicte de l'establishment le poursuivra jusqu'en 2011 puisque le Limonov de Carrère sera écarté de la liste du Goncourt au prétexte que le héros était détestable.

 

Question railleuse : pourquoi les médias occidentaux, si prompts autrefois à défendre les dissidents emprisonnés en URSS, sont-ils si frileux pour voler au secours d'un écrivain qui fustige à la fois la Russie actuelle et la démocratie occidentale ?

 

Notons que Limonov est le seul intellectuel à avoir été dissident et arrêté à la fois par l'ancien et le nouveau régime. 

Pire que les ridicules éructations, il y a les silences. A-t-on dit que la journaliste assassinée Anna Politkovskaïa, si peu suspecte de faiblesse envers le national-bolchévisme, avait suivi le procès des 39 jeunes natsbols en 2005 et déclaré que les natsbols étaient à ses yeux les héros du combat démocratique en Russie ? Et qu'elle ne cachait pas son admiration pour leur leader ?

 

 

Quel média aura relayé lors des années de prison de Limonov, l'appel lancé en 2002 par son éditeur américain, Mark Ames, dont le témoignage est capital ? Personne, dit ce dernier, n'a jamais pu apporter la moindre preuve étayant les accusations d'antisémitisme à l'égard d'Edouard Limonov. Le premier poète américain qu'il a traduit à son arrivée à New-York, ajoute-t-il, est Lou Reed, le punk d'origine juive du groupe The Velvet Underground auquel Edik voue un culte.

 Et l'américain Mark Ames de suggèrer ce jugement : Limonov est étranger aux médias et à l'élite littéraire française, incapables de le comprendre et qui pensent peut-être qu'au fond, avec une condamnation à 20 ans de prison, il n'a que ce qu'il mérite.

 

    IL serait déplacé de réclamer justice pour un écrivain majeur de la littérature russe, capable de réunir en meeting des milliers de personnes , mais il est peut-être juste de rappeler ici que ce même écrivain  pétri de culture française et grand lecteur de Céline et Jean Genet a été ostracisé pour son anticonformisme radical. 

Céline
Jean Genet
Limonov

Et si sa greffe en France n'a pas réussi à cause du mur de préjugés érigés par des médias sournoisement anticommunistes, c'est un grand dommage pour nous. Le poète Edik a beaucoup à nous dire sur Genet dont il est si proche. Or il n'apparaît jamais sur la liste des conférenciers lors des manifestations consacrées à cet immense écrivain-poète qu'est Jean Genet.

 

 Oublions un peu le personnage romanesque et méphistophélique peint par Carrère pour considérer l'écrivain de portée mondiale auquel nous avons tant de raisons de nous intéresser :

- comme francophile se réclamant de Céline et Genet, mais aussi de Sade;

- comme rameau de la culture underground américaine des années 70-80;

- comme poète politique, trait d'union avec l'avant-garde russe des années 20, son énergie créatrice l'élevant à hauteur de "La Gifle au goût public" de Maïakovski ;

- comme chef de file d'une nouvelle génération d'écrivains russes qui, dans le chaos du présent, le voient comme un modèle, à la fois pour son oeuvre et pour sa vie ;

- comme critique lucide et implacable de l'imposture démocratique, représentée aujourd'hui par le camp ultralibéral en Russie.

 

                                                                        Monique Slodzian 

                                     "Les Enragés de la jeune littérature russe"

                                                  Editions de la Différence

18 Juillet 2015 - Moscou.

Edouard Limonov, invité d'honneur du pique-nique littéraire et musical, "Traditions", organisé par Zakhar Prilepine.

Avec notamment les écrivains Serguei Chargounov et Guerman Sadoulaev et de nombreux musiciens célèbres en Russie.

 

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Edouard Limonov, représenté jeune, dans une toile allégorique de Vera Mylnikova.  -  AGRANDIR LA PHOTO 

CE SITE EST CONSACRÉ A EDOUARD LIMONOV (et ses disciples)

Il actualise le livre d'Emmanuel Carrère, avec photos, vidéos rares, et quantité d'informations inédites et vérifiées. (2017) 

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