Limonov, vu par Thierry Marignac

Thierry Marignac à Saint-Pétersbourg. - Février 2017
 L'écrivain, journaliste et traducteur Thierry Marignac est le plus ancien ami français d'Edouard Limonov. Il l'a rencontré en 1981 . Il est toujours resté en contact avec lui, allant même jusqu'à apprendre le russe, et séjourner souvent en Russie et en Ukraine.

   Je vous conseille ses romans coup de poing, trés originaux : à la frontière du policier et du témoignage social. Dans un esprit punk et anti-conformiste trés efficace.

  On  peut trouver sur le blog ANTIFIXION, (entre autres) des textes passionnants de Thierry Marignac sur Limonov : des témoignages de première main. 

     Il y aussi la traduction de plusieurs poèmes de Limonov, et un long texte, traduit du "Livre des morts" [Moscou-2000]

 

Pour accéder à ces 12 pages :

 http://antifixion.blogspot.fr/p/blog-page.html

     

 

 Pour vous mettre en appétit, voici le premier de ces textes, écrit juste avant la sortie du livre d'Emmanuel Carrère.

Et Thierry Marignac, comme d'habitude, y va franco de port.

    
 
 
                           Il pleut des coups durs
 
On va encore dire que je suis jaloux, aigri, infréquentable et tutti-quanti, mais à certains moments, le pied ne peut s’empêcher de se crisper dans la godasse pour le coup de latte au train, et je vous assure, il ne s’agit pas de célinisme mal placé.
 
 En effet, il se trouve qu’Emmanuel Carrière d’Encaustique vient de pondre une bio d’un de mes plus vieux potes, en l’occurrence Édouard Limonov, sachant qu’il le connaît à peine, l’ayant vu deux fois pendant les quatorze ans qu’Édouard a passé à Paname, et que ses écrits sur le vieux punk bargeot de toutes les Russies n’empêcheraient pas une rombière de Saône-et-Loire de s’endormir sur le chef-d’œuvre, en écoutant Richard Claydermann.
 
 Le sieur Encaustique a un style policé — surtout je m’engage pas trop — et son audace la plus ébouriffante, consiste à dire qu’il ne le juge pas !…
 
    La dernière fois que j’ai vu Édouard, il y a deux ans à Moscou au mois de juillet, après toutes nos aventures, dont une — en 2001— a failli me faire échouer au goulag ou peu s’en faut, en tout cas une séance que je ne recommanderai à personne avec le FSB, je l’ai salué d’un « Comment ça va vieux pirate ?… » qui lui a donné le titre de son dernier recueil de poésie, Le vieux Pirate.
 
Bon, pour être tout à fait honnête, il vaut mieux que ce soit Encaustique qui l’ait écrit, sachant qu’avec ses prix littéraires et sa daronne académicienne, le livre a plus de chances d’attirer l’attention que si c’était votre serviteur qui l’avait rédigé — je suis voué aux gémonies pour mes péchés d’insolence face à la tartufferie Phrançaise, et maintenant mondialisée.
 
 
Néanmoins — et c’est une litote par rapport à la lénifiance d’Encaustique, le fils à maman — je ne sais pas le dire en français : My prose packs a punch !… Il se trouve que je connais Limonade depuis 30 ans — ayant fait sa connaissance en 1981 pour être précis — que je n’ai plus besoin de raconter que je me suis marié en 1985 avec Natalia Medvedeva pour qu’elle reste en Phrance avec lui, et que — bien que ne partageant pas ses convictions russo-russes héroïco-tralala — il fait cependant lui aussi, partie de mes amis Antifessebouc !…
 
  Dans l’univers de chapelles et de coteries phranco-phrançaises, même si j’écris sur Édouard depuis toujours, ayant remarqué avant tout le monde qu’il s’agissait d’un destin hors-normes, il va de soi que l’oseille et la notoriété vont à Encaustique, qui n’en a pas besoin, vu qu’il est né dedans.
 
 
    Carrière cirée d’avance m’avait du reste contacté il y a quelques années pour avoir des détails sur Édouard — il en savait si peu — avant de se raviser, vu qu’il avait appris sans doute que ses romans à faire pleurer d’ennui ne m’inspiraient qu’indifférence.
 
Bref, ça n’est pas si grave. On s’y fait. On ne prête qu’aux riches. C’est à dire que les riches se prêtent à eux-mêmes. Une conjoncture tendancielle qui a posé des problèmes sociétaux, ces derniers temps, notamment en Angleterre.
                                                      Thierry Marignac  -  Août 2011.

 

 

Lire aussi "Années Limonov 1" , où Marignac raconte l'effet que lui fit Limonov en 1981. Et l'arrivée surprise dans l'appartement de Limonov de son ex-femme, la splendide Elena, tout juste mariée à un comte italien, mais bien décidée à rebaiser avec son ex :

http://antifixion.blogspot.ru/2011/10/annees-limonov-1.html

 

Dans "Années Limonov 2", Thierry Marignac raconte comment il perdit Limonov à l'aéroport JFK, à leur arrivée à New York, en 1982, et par quelle astuce il le retrouva dix jours plus tard :

http://antifixion.blogspot.ru/2011/10/annees-limonov-2.html

 

Dans "Années Limonov 3" Marignac parle de la volcanique Natalia Medvedeva, qu'il épousa pour qu'elle puisse rester à Paris. Il y a aussi un portrait gratiné de Jean-Edern Hallier :

http://antifixion.blogspot.ru/2011/10/annees-limonov-3.html

  

 

 

Très intéressante également, cette référence à Limonov, dans un texte de Marignac sur un livre consacré à Drieu la Rochelle :

http://antifixion.blogspot.fr/2015/07/des-villes-et-des-poetes-iii.html

 

"Les écrivains ne sont pas faits pour la politique, car pour eux, les idées sont des éléments de fiction, et non des plans d’action, si concrets qu’ils se proclament.

              J’en ai eu un exemple parlant avec mon vieux copain Limonov : ses meilleurs succès ont été dans la constitution d’une contre-culture jusqu’alors inconnue dans l’ex-URSS. Sur le plan strictement politique, il s’est souvent fait manœuvrer, naïf, romanesque. Il vivait dans des circonstances presque aussi tragiques que Drieu (la Russie de la Défaite, la Russie de Yeltsine) et tout aussi emmêlées."

 

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 Thierry Marignac est notamment l'auteur de FUYARDS (Rivages/Noir - 2003), une plongée angoissante dans la Russie profonde, gangrenée par la corruption.  

   On y trouve un personnage principal qui ressemble à l'auteur, un journaliste américain qui fait penser à Mark Ames, un beau portrait d'infirmière au grand coeur, encore très belle à 40 ans, au service d'un directeur d'hopital psychiatrique qui agit tel un saint dans le bordel ambiant.

 

A lire également  RENEGADE BOXING CLUB  (Série Noire 2009), une enquête dans les milieux de boxe amateur, en banlieue de New York. Là encore le héros est le clone de l'auteur, et l'on retrouve, en plus des boxeurs blacks, toute une série de personnages russes immigrés pas très clairs.

 

  VINT -  Le roman noir des drogues en Ukraine ( Payot 2006) est un grand reportage qui mériterait d'être étudié dans les écoles de journalisme. (Accessoirement, Marignac présente "The eXile", le journal de Mark Ames, un bimensuel gratuit distribué à Moscou de 1997 à 2008, comme "un mélange invraisemblable entre Hara-Kiri, Rolling Stone et Pariscope - à notre époque d'esclaves, la dernière feuille de chou du "monde libre" encore capable d'insolence")

 

 

L'expérience vécue par Marignac en Ukraine, racontée dans VINT, lui servira à écrire un autre de ses grands romans, à la frontière du polar et du réalisme noir, MILIEU HOSTILE (Baleine - 2011).

 

 

Thierry Marignac a de plus traduit et présenté des poèmes de Sergueï Essenine, Sergueï Tchoudakov et Natalia Medvedeva,  qu'il surnomme  "les saltimbanques russes du XXème siècle".                                            DES CHANSONS POUR LES SIRèNES - Editions l'Ecarlate (2012).         

   Il écrit à propos de Natalia Medvedeva : "La force bouleversante et déséquilibrée émanant d'elle aurait dû me convaincre, que sous des dehors de paumée, se masquait un artiste éblouissant".

 

Le premier roman de Thierry Marignac, devenu un livre culte,  FASCISTE (Payot 1988) est réédité par ActuSF, dans sa nouvelle collection Hélios Noir (juin 2015).

 

Son dernier roman, MORPHINE MONOJET (Editions du Rocher), salué de façon unanime par la critique (voir ci-dessous), est sorti en janvier 2016.

 

Une belle interview de Marignac sur le Blog du Polar de Velda :

http://leblogdupolar.blogspot.fr/2015/06/thierry-marignac-linterview-en-roue.html

 

Une grande interview de Marignac sur ses activités de traducteur (de l'anglais et du russe) :

http://addict-culture.com/thierry-marignac-traducteur-interview/

 

 

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Thierry Marignac lance la collection ZAPOÏ aux éditions LA MANUFACTURE DE LIVRES, en octobre 2016 :

http://leblogdupolar.blogspot.fr/2016/10/zapoi-collection-enivree-et-enivrante.html

 

 

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MORPHINE MONOJET  Thierry Marignac     Editions du Rocher 

 

 

Paru le 25 janvier 2016

 

 

 

Les aventures hallucinées de trois jeunes parisiens dans les quartiers chauds de la capitale, en 1979.

 

 

 

Thierry Marignac s’amuse, et nous aussi, dans ce city movie enlevé, rapide - du nerf, de la gouaille sans chiqué, pas une once de gras.

 

Hymne à la nuit, éloge tout en pudeur de l’amitié, requiem de l’Amour, "Morphine monojet" nous confirme que l’auteur de polars aussi originaux que "Milieu hostile" et "Renegade Boxing Club" a, de haute lutte, conquis sa place d’orfèvre par la grâce d’une langue drue et d’un œil de lynx. 

 

                                                                         Christopher Gérard

 

 

"... Le  trio erre à travers les taudis et les bars louches de Belleville où s'échangent la cocaïne et l'héroïne qui permettront de tenir jusqu'au lendemain.

Le chemin de ces petits soldats de la défonce croise celui de Jackie, belle Orientale, fille de diplomate anglais, qui les invite chez elle...///

...Roman tendu, laconique, crépusculaire, "Morphine Monojet" impressionne par la beauté sèche de son écriture, sa dureté désenchantée. L'oeuvre d'un grand styliste."

 Christian Authier   Le Figaro Littéraire  21/01/2016

 

 

"... Morphine monojet" est un livre (roman ou récit ?) glaçant, terrifiant, mais aussi un livre touchant, attendrissant. Un livre donc écrit avec le sang.

Si l'on voulait jouer aux comparaisons, on le rangerait du côté du "Voyage au bout de la nuit", mais un "Voyage" aux accents parfois, d' "Alice au pays des merveilles". Bref, l'horreur, ici, côtoie le miraculeux.../// 

 ... Loin d'être une reconstitution en carton-pâte d'une époque déjà ancienne (près de quarante ans, le temps d'une génération), "Morphine monojet" tient du Polaroïd. Rien là d'amidonné, de corseté.

Tout est légèreté, fugacité, éblouissement ...///..." 

                     Gérard Guégan  Sud-Ouest 24/01/2016 

 

 

  Très original et accrocheur, la "chronique infiltrée" du BLOG DU POLAR DE VELDA : critique du livre entrecoupée des remarques de Thierry Marignac (incontournable) :

http://leblogdupolar.blogspot.fr/2016/01/thierry-marignac-morphine-monojet-le.html

 

 

 Sorti également en 2016, CARGO SOBRE, aux Editions Vagabonde, où Thierry Marignac raconte une traversée, en 2013, entre Fos-sur-Mer et New York.

 

Traversée en cargo au régime sec, l'alcool étant interdit à bord. 

 

Souvenirs d'aventurier, échanges avec les marins et passagers du cargo, tout se mélange.

 

     Et comme l'écrit Jérôme Leroy, dans un article intitulé  "Marignac ou l'errance romanesque"  :

 

"On discerne dans Cargo sobrecomme épuré, ce qui fait la matière de ses précédents livres.

 On citera Vint, le reportage halluciné en Ukraine quand l’auteur travaillait pour une ONG de prévention de la drogue,   Renegade Boxing Club quand il fut entraîneur de boxe dans les quartiers noirs du New Jersey, ou l’expérience tout aussi réelle de Fuyards, liée à une autre de ses amitiés anciennes, Édouard Limonov : « En 2001, l’année où Limonov a été emprisonné, malgré des embrouilles avec le FSB, je suis retourné en Russie pour un an. »

               Jérôme Leroy - Valeurs Actuelles 09/06/2016

 

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Je vous conseille de lire ce texte magnifique de Thierry Marignac, "Les péroreurs du web", datant de juin 2016. Et ses livres sont du même tonneau ! 

http://antifixion.blogspot.fr/2016/06/les-peroreurs-du-web.html 

 

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 Dans le numéro 158 de la revue Eléments, de janvier-février 2016, voir cet article de Marignac, sur 6 pages pleines, avec de nombreuses photos :

Bons baisers de Moscou. Edouard Limonov, mes retrouvailles avec le vieux pirate.

VOIR ICI :

http://ed-limonov.livejournal.com/1223198.html

 

Si vous ne trouvez plus la revue, allez chercher le texte sur le net

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Causeur. Mars 2016. AGRANDIR LA PHOTO.

 

 

 

Le portrait de Thierry Marignac dans le magazine CAUSEUR de mars 2016 :

http://www.causeur.fr/thierry-marignac-cargo-sobre-37069.html#

 

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Ici, une interview de Marignac sur son parcours et son oeuvre.

     Deux heures passionnantes. Avec au passage une analyse un peu désespérante, mais sans doute très juste de l'influence d'Edouard Limonov en Russie (de 52'30 à 1h18'20) 

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Annonce de la conférence de Thierry Marignac, le 30 novembre 2015, à Ekaterinburg.

 

 

 

Très intéressant également cet article de Thierry Marignac sur sa visite à Ekaterinburg, en novembre 2015, pour parler de ses livres, et évoquer la figure du jeune poète Boris Ryjii (1974-2001).

 Avec quelques références à Edouard Limonov :

http://antifixion.blogspot.fr/2015/12/un-dadaiste-tardif-ekaterinburg-conte.html

 

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                               Portrait de l'artiste en transfuge

 
Thierry Marignac devant la statue de Gagarine, Moscou, mai 2012, photo © Doubshine

INTERVIEW DE TM, TRADUITE PAR SOI-MÊME (TOUT ARRIVE !).
 
Au lien suivant :   http://mtrpl.ru/marignak , nos lecteurs russophones pourront trouver l’original de l’interview que les rédacteurs du site Métropole, dont j’avais tout récemment traduit un article pour ANTIFIXION ont eu la gentillesse de solliciter de votre serviteur (Yop-la-boum ! Numéro de claquettes subliminal subséquent). Le fait est suffisamment rare pour qu’on se donne la peine de la traduire, dans l’une des deux autres langues diplomatiques des Nations Unies. Ayant rabâché aux lecteurs francophones un certain nombre des informations contenues dans cet entretien on se contentera de leur en transmettre les meilleurs passages (sans compter qu’on a la rame).
 
EXTRAITS CHOISIS :
Questions de Tania Cohen et Stanislav Iakovlev
 
« Thierry nous a déniché lui-même : il a traduit l’article d’Igor Antonovski et nous l’a envoyé. Marignac est âgé de 55 ans : mais il produit l’impression de quelqu’un de beaucoup plus jeune : refus juvénile des compromis, auto-ironie acide, et affirmation sans appel des principes — tout ce que perdent les nouvelles générations avec une constance jamais démentie.
 
Stanislav Iakovlev : (…) Non, le « vieux pirate » (Limonov) n’est pour rien dans notre intérêt.  Nous suivons depuis longtemps vos livres et vos essais, nous les lisons avec plaisir, et avec plus d’attention encore maintenant : Ce dont vous parliez dans des textes vieux de 10-15 ans entretient une surprenante analogie avec ce qui se produit aujourd’hui en Russie.
Il est clair, bien que ce soit pour un peu inattendu que le thème de la Russie est particulièrement populaire et particulièrement en France. Houellebecq et Beigdeber écrivent sur notre pays, et même le livre de Carrère parle finalement moins de Limonov que de la Russie vue à travers le destin d’un de ses non-conformistes plus éclatants et des plus connus. De nos jours, la Russie est à la mode, semble-t-il. Surtout pour les Français. À quoi cela correspond-il ? À la fameuse crise des valeurs européennes ? Ou bien s’agit-il d’une variante locale de la nostalgie russe classique : « Voir Paris et mourir » ? Ou bien est-ce que les rédac-chefs de magazine sur papier glacé se sont tout simplement réunis pour décider de l’exotisme à fourguer aux lecteurs la saison prochaine, et l’un d’eux a eu une illumination soudaine — on n’a pas encore essayé la Russie ?
 
TM : Vous répondre me gêne un peu aux entournures. En fait, il y a déjà un certain temps que je suis un observateur extérieur. Je ne vis plus en France, où tout m’écœure. Y compris les auteurs de best-sellers que vous venez d’énumérez, créateurs selon moi d’une « littérature des complexes ». Ils n’ont même pas honte de s’abaisser à flatter les instincts les plus débiles de leurs lecteurs.
La mode russe est explicable par toute une série de raisons. Bien entendu, l’éternel exotisme renaissant de temps à autre. Mais il existe d’autres facteurs : Votre pays s’est considérablement rapproché du nôtre. À Paris, un clochard sur deux débite ses litanies de jurons en russe. Et nos boutiques sont accrochées au pognon des Nouveaux Russes comme les toxicos à l’héroïne. Déjà 15 ans qu’ils se dopent avec !
Ensuite, il faut bien évoquer la fatigue mortelle de la culture française, quasiment détruite. Ce n’est pas par hasard qu’une publicité sur deux à Paris comme en province est écrite en américain. Pour quelques-uns d’entre nous, toutefois, il est hors de question de servir d’esclaves au Grand Frère. Peu de nourriture intellectuelle dans la culture américaine de la consommation. C’est ainsi que la Russie a acquis un nouveau prestige.
Enfin, le politiquement correct règne en Europe. Beaucoup de gens en sont dégoûtés, y compris les rats dans le genre des auteurs que vous avez cités, qui s’en nourrissent (berck, j’ai la nausée rien que de les évoquer).
 
S.I. : Vous connaissez bien la Russie, et pas seulement dans les guides touristiques (…). Il est peu probable que la mode russe présente reflète et explique au consommateur européen la Russie réelle. Selon vous, sans doute le plus « Russe » des Français, cette mode est-elle bonne ou mauvaise ? Si vous en étiez le « directeur artistique », qu’y changeriez –vous ?
 
TM : Bon Dieu, vlà aut’chose ! J’ai du mal à me voir en « directeur artistique », c’est un rôle qui ne convient pas du tout. À mes yeux, seule compte la réalité. Ce qu’il y a de positif dans la « mode russe », c’est qu’elle procède d’un refus de la camelote anglo-saxonne surgie des profondeurs de notre culture agonisante. C’est déjà pas mal.
Mais j’ai aussi observé la façon dont Moscou était devenue une ville américaine où tout le monde a trois boulots, et un individus sur deux est avocat. Il y a encore quinze ans le centre-ville de la capitale était le soir plongé dans l’obscurité. J’en suis sans doute resté là. Aujourd’hui le fric règne en ville et je n’y suis plus très à l’aise.
 
 
S.I. : Comment se fait-il, vu la demande sur tout ce qui est russe, et vos compétences en la matière, que vous ne soyez pas au faîte de votre gloire ?
Par exemple Carrère a écrit un texte spectaculaire, la biographie de Limonov, Pourquoi n’écririez-vous pas un texte alternatif, plus vivant, avec des épisodes importants négligés par Carrère ? Vous avez des choses à raconter sur la Russie, et c’est le moment de le faire, Pourquoi ne prenez-vous pas le micro ?
 
TM : Excellente question, camarade major ! (Rires). Et merci des compliments ! J’ai travaillé 30 ans comme auteur-traducteur dans l’édition et, comme vous pouvez le constater, je ne suis pas au faîte de la gloire. Quels qu’aient été mes efforts pour avoir le plus beau style possible et apprendre deux langues étrangères  etc, voilà où nous en sommes.
En ce qui concerne Limonov : quand j’en parlais il y a dix ans dans l’édition on me foutait dehors. Quand il était en taule, tout le monde avait peur du " Fasciste russe". Il fallait un idiot ordinaire de bonne famille comme Carrère pour casser la baraque avec ce sujet. Mais je suis le fils bâtard et égaré, détesté par tout le monde. Je ne regrette cependant rien, j’ai vécu des moments incomparables, bien plus passionnants que leurs intrigues de coulisses bon marché.
 
S.I. : S’agit-il d’une position assumée de non-conformisme ? Une telle publicité vous assomme ? Ou bien vous ignore-t-on volontairement et votre nom figure sur la « liste noire ». Quelle sont les raisons de ce conflit et sa logique ?
 
TM : L’un  et l’autre. Je n’aime pas les apparitions publiques, et j’ai toujours considéré que ce qui comptait chez un auteur c’était son travail intellectuel. On m’a exclu de l’édition une première fois après mon premier roman « Fasciste ». Et du reste, moins pour le roman lui-même que pour mon refus de me justifier. Ce n’est que deux ans plus tard que j’ai pu retrouver du travail comme traducteur. D’ailleurs, ce roman eut une certaine influence sur Limonov. Je me souviens des lauriers qu’il lui tressait pour son côté inattendu. On attendait de votre humble serviteur, ancien toxico, une sorte de reportage de rue, mais j’en avais décidé autrement. Sur la liste noire — j’y suis depuis ma naissance.
 
S.I. : Dans un de vos articles, vous parlez de vous-mêmes et de vos amis comme de représentants d’une génération indifférente à la politique, une génération qui, selon Alain de Benoist était censée choisir entre  « La bêtise de la droite et la mesquinerie de la gauche » : d’un côté le régime gaulliste corrompu et perverti, d’une laideur esthétique à faire peur, et de l’autre, les anciens émeutiers vendant leur radicalisme hypocrite (…). Choix inacceptable pour votre génération, d’où votre apolitisme et votre absence d’illusions.
 
TM : Ce n’est pas par hasard que le punk-rock date de cette époque-là. Une révolte sans objectif. La politique, pour les plus honnêtes d’entre nous (et peu d’entre eux sont encore vivants) est une chose répugnante jusqu’à aujourd’hui.
 
S. I. : Vous avez certainement remarqué, qu’une situation semblable s’est récemment mise en place en Russie. Dans des proportions moindres, mais la coïncidence est frappante. Limonov, qui avec sa « Stratégie 31 » ( selon laquelle tous les 31 du mois il se livrerait à une manifestation de rue, en accord avec l’article 31 de la constitution russe, NDT) avait entretenu la flamme de l’agitation, s’est retrouvé pratiquement seul lorsque les manifestations de masse ont commencé. D’une manière ou d’une autre, il était resté idéaliste, et les idéalistes se font toujours baiser. Vous avez très bien décrit ça dans « Fasciste », et la contestation contemporaine en Russie a répété l’affaire quasiment mot pour mot. D’ailleurs, il serait grand temps que votre livre soit publié par une maison d’édition russe.
 
TM : Vous comprenez bien que Limonov n’est pas un politicard. C’est un écrivain romantique. Je considère que sa véritable victoire est d’avoir créé une culture souterraine en Russie, comme il n’y en avait jamais eu auparavant. C’est la victoire de Limonov en tant qu’artiste. En politique, il s’est souvent égaré. Putain, c’est pas sa tasse de thé.
Je suis entièrement d’accord pour être publié en Russie. Toutes les propositions sont bienvenues Mais il semble qu’on m’ait définitivement exclu de l’annuaire des auteurs en France, du coup cela semble peu probable…
 
 
S.I. : Dites-nous, Monsieur Marignac, dans des circonstances où on a perdu toutes ses illusions, désamorcé tous les idéaux, mais qu’on a gardé une forme de passion, comment poursuivre ? Pour que vous puissiez conseiller ceux qui se trouvent en situation de déception totale, de méfiance et d’impuissance objective analogue à celle que vous décrivez ? Partagez, SVP, avec nous, l’expérience qui vous a permis de survivre. Vous allez rire, mais pour nombre de vos lecteurs russes, c’est très actuel.
 
TM : En effet, je rigole. Tout d’abord parce que je ne suis ni prophète, ni leader, ni guide, mais un simple romancier. Indiquer la voie m’est impossible, je n’en ai donc pas l’intention. La seule chose dont je puisse parler : je ne crois qu’aux entreprises concrètes et aux personnes concrètes, capables de faire preuve de courage, de bonté, et de dévouement. C’est que je m’étais efforcé de faire en Ukraine. Après mon reportage sur les toxicos, l’organisation « Narcotiques Anonymes » de Kiev a obtenu un budget de la Croix Rouge. À bouffer pour tout le monde pendant un an. En France, du reste, ce livre ne s’était vendu qu’à 280 exemplaires. Mais je m’en foutais. J’avais rempli ma mission.
Et je ris ensuite, parce que c’est la première fois de ma vie que j’apprends que j’ai des lecteurs en Russie. Tous les espoirs sont encore permis !
 
Tania Cohen : Comment est né votre intérêt pour la Russie ?
 
TM : Je me suis lié d’amitié avec Limonov, créature étrange dans le Paris des années 1980, puis j’ai eu une liaison avec une femme d’origine russe amie de Natacha (Medvedeva). C’est à travers eux que j’ai commencé à m'intéresser à la culture, aux mœurs, au peuple. Mais plus tard.
 
TC : (…) Pourquoi considérez-vous que Limonov est un « vieux pirate » ?
 
TM : (…) À vrai dire, je ne sais trop pourquoi c’est sorti de ma bouche. J’en étais le premier surpris. Peut-être parce qu’il semble en pleine forme, énergique, il plaisante, rien n’a pu le briser, alors qu’il a fait deux ans et demi de taule à un âge avancé.
 
TC : Il y a longtemps que vous vous êtes vus ? En quoi est-ce que Limonov a changé au cours des trente ans où vous l’avez connu ?
 
TM : Je l’ai loupé la dernière fois que je suis passé à Moscou (le vieux pirate était en pétard : je passe à Moscou et je ne vais pas le voir ? Sacrilège !). On s’est vus pour la dernière fois en mai 2012, en compagnie de notre camarade Danila Doubschine, metteur en scène.
Limonov a changé en ceci que c’était un écrivain bohème et c’est devenu un leader radical. Sinon, en tant qu’individu, il est tel qu’il a toujours été.
 
TC :  D’après vous, pourquoi est-ce les Français se sont amourachés de Limonov ?
 
TM : Ils l’ont détesté pendant vingt ans ! Ils l’ont traité de tous les noms, l’ont laissé tomber quand il était en prison à quelques remarquables exceptions près, parce que le politiquement correct interdisait de le soutenir. Ce n’est qu’à travers l’exposé d’un bourgeois de gauche comme Carrère qu’ils se sont intéressés  à lui, un destin hors normes. Ils s’emmerdent ferme, ces moutons.
 
TC : Quel votre auteur russe préféré en dehors de Limonov et Medvedeva ?
 
TM : Vladimir Kozlov, véritable auteur et punk authentique de Biélorussie. J’ai traduit deux de ses romans, et je recommande le dernier : « Guerre » une fiction autour des « partisans sibériens » tués par le FSB il y a quelques années. (…).
 
TC : Pourquoi avez-vous choisi Kozlov précisément ?
 
TM : J’ai choisi Kozlov parce que sur la couverture de « Racailles » son premier roman, figurait le skin-head le plus monstrueux de la planète. Après, je me suis pris de passion pour son style et ses fictions. À présent, troisième phase, nous sommes amis.
(…)
TC : Vos livres traitent souvent d’une Russie marginale et souterraine, clodos, toxicos… Quelles sont les spécificités des « éléments déclassés » d’Europe de l’Est, leur différence avec leurs frères européens occidentaux ? Mikhaïl Guigolachvili, a donné par exemple dans « La Roue du diable », les particularités de la toxicomanie en Géorgie…
 
TM : La différence la plus importante tient à ce que les toxicos de la CEI sont la plupart du temps obligés de se confectionner leur produits de prédilection, ils ont rarement accès à des drogues déjà raffinées. J’ai lu Guigolachvili, on m’a demandé de le traduire. La particularité du paysage géorgien semble tenir à leur proximité avec la matière première.
 
TC : Que savent les Français sur la Russie ? Sur l’Ukraine ? Que souhaitent apprendre à ce sujet ?
 
TM : D’après moi, ils en savent bien peu, et n’ont aucune envie particulière d’en savoir plus. Sinon, mes livres seraient des best-sellers.
(…)
TC : Vos livres sortiront-ils en russe, ou bien les écrivez-vous exclusivement pour les Européens ?
 
TM : J’écris pour tout le monde. Je souhaite ardemment être publié en Russie et partout. Mais il semble que personne n’ait besoin de moi nulle part. Vous avez des relations ? Vous pouvez aider l’artiste maudit et affamé ?
 
TC : Écrivez-vous quelque chose en ce moment sur la Russie ?
 
TM : Je n’écris pas. Je n’ai pas d’éditeur. Or je suis un pro. Je n’écris pas pour me toucher. J’écris pour être lu.
(…)
TC : Qui est le meilleur auteur français ?
 
TM : Votre humble serviteur, sans discussion possible. Et je n’écris même plus.
 
TC : Que détestez-vous plus que tout ?
 
TM : L’hypocrisie en Union Européenne et aux Etats-Unis.
(…). 
Novembre 2015 - Marignac en visite à la bibliothèque d'Ekaterinburg, bien achalandée en livres français.

  

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