La grande époque - Limonov 1989

      Edouard Limonov : La grande époque

 

Publié le 18 août 2011 par Mapero

 

 http://wodka.over-blog.com/article-edouard-limonov-la-grande-epoque-81815123.html

 

 

Edouard LIMONOV  - La grande époque.

 

Flammarion, 1989, 201 pages. Traduit du russe par Antoine Volodine.

 

Exilé d'URSS en 1974, Limonov a vécu à New York puis à Paris et il a obtenu la nationalité Limonov-Epoque.pngfrançaise. C'est en russe de Paris qu'il a écrit cette autobiographie , remarquablement traduite par Antoine Volodine, qui s'arrête à la veille de sa scolarisation. "La grande époque" est dédiée à ses parents Véniamine et Raïssa.

Les origines familiales, la société des enfants, la vie en URSS entre 1945 et 1955, tels sont les thèmes forts de ce livre vivant et plein d'humour — où pointe entre les lignes la mélancolie du pays natal.

 

• À sa mère venue de la région de Nijni-Novgorod, Edik (diminutif d'Edouard) doit quelques gouttes de sang tatar.

« Le fils se souvient que sa mère savait compter en tatar, et il conserve même vaguement en mémoire une série exotique de ber, iké, douch, bich, enfouis depuis l'enfance dans des recoins inaccessibles…»

À une arrière grand-mère paternelle, il doit quelques gouttes de sang cosaque et plus spécialement ossète. Bref, le petit Edik est né du « melting pot » russe.

Venu au monde en 1943 avec la victoire de Stalingrad, il a d'abord porté le nom de son père, Savenko, un lieutenant recruté après ses études en électricité. « C'est ainsi que l'électricien de la région de Voronej atterrit dans les troupes du NKVD. Il devait y rester vingt-huit ans.»

À la fin de la guerre, la famille du lieutenant est installée à Kharkov à l'état-major d'une division et connaît la stabilité dans une adresse très parlante : rue de l'Armée rouge.

Dix ans plus tard, après la mort de Staline, la famille déménagera pour un nouveau quartier — ce sera la fin de la "grande époque" pour Edik qui a aussi un autre repère : le NKVD fut alors scindé, par Khrouchtchev selon lui, entre MVD et KGB.

 

• Fils unique, Edik a plein de camarades de jeu, qu'il appelle « la marmaille », à peu près tous fils et filles de militaires. La cour de l'état-major et les dépendances servent de terrain de jeu. L'hiver, la neige permet de faire de la luge sur la colline interdite des décombres.

Il y a encore des écuries dont une odeur caractéristique se dégage et bien peu d'automobiles. L'adjudant Chapoval, sorte de concierge de l'immeuble, fascine les gamins avec son bricolage d'une vieille Opel.

Le petit Edik est fasciné aussi par les activités de son père dans leur logement de plus de vingt mètres carrés : l'entretien de son pistolet, le montage de postes de radio.

 

Le lecteur mesure néanmoins l'ampleur de la pénurie dans laquelle vivent ces gamins, alors qu'ils peuvent passer pour des privilégiés du régime. L'auteur se souvient de vêtements d'enfant ramenés d'Allemagne vaincue et dont il bénéficia. Malgré les difficultés matérielles, c'était "la grande époque" pour l'enfant russe qui avait reçu de ses parents une éducation attentive — avant d'avoir « dégénéré en auteur ».

 

• Dans la ville en ruines, de longues palissades entourent les zones détruites. Le lecteur prend la mesure du très bas niveau de vie d'un pays vainqueur du Reich allemand en une "victoire à la Pyrrhus": on manque de tout, beurre, lait, viande.

Lorsqu'une exposition agricole est organisée à Kharkov, avec de vrais kolkhoziens qui ont amené lait et viande, les officiers chargés du maintien de l'ordre craignent que l'émeute populaire ne submerge tout.

 

Ce récit restitue bien l'air du temps : la fête du nouvel an autour d'un beau sapin mais sans vrais cadeaux ; les chansons patriotiques de Klavdia Chouljenko que la radio diffusait ; les cigarettes des adultes, Hertzegovina Flor de Staline et des haut-gradés, ou simples Chipka des ouvriers. « Les voleurs préféraient les Bielomor-Kanal.»

Le climat patriotique et militariste a fortement marqué l'auteur qui reconnaît avoir dû renoncer à la carrière militaire seulement en raison de sa myopie. 

 

• Après son exil Limonov est rentré en Russie sous la "perestroïka". Il s'est lancé dans la politique en suivant des choix jugés peu démocratiques en Occident et qui en Russie lui ont valu la prison. Emmanuel Carrère a publié sur cet écrivain, en 2011, un ouvrage biographique simplement intitulé "Limonov".

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Superbe, "La grande Epoque" d'Edouard Limonov              

                         

Par Malaura Babelio

 

Dans "Limonov", la récente biographie que lui a consacrée

Emmanuel Carrère, Edouard Limonov est décrit comme un être

hors du commun, à la fois héros et salaud, à la vie aussi

tumultueuse et trépidante qu'un personnage de roman.

 

 

De l'écrivain-voyou au mercenaire, en passant par l'homme

politique, Carrère nous donne à voir un drôle d'énergumène,

anticonformiste et provocateur, qui a tout vu et tout vécu : la

misère à New-York, la gloire littéraire à Paris, la guerre dans les

Balkans, la prison et l'action politique en Russie où il est devenu

chef du parti National-Bolchevique en butte contre

l'administration Poutine.

 

Rien de tel pour attiser les curiosités et donner envie d'en savoir

plus sur le bonhomme. Quoi de mieux alors que de déflorer un

peu du personnage en parcourant sa production littéraire ?

Car Limonov est aussi et avant tout un écrivain que les cercles

littéraires parisiens s'arrachaient dans les années 1980. 

 

Ses livres - « Autoportrait d'un bandit dans son adolescence », « le

poète russe préfère les grands nègres », « Journal d'un raté »,

etc.… - principalement autobiographiques, au langage souvent

cru, au style direct et caustique, lui ont valu d'être considéré

comme un auteur subversif, aux idées révolutionnaires. Ses

actions et ses comportements, volontairement contradictoires et

ambigus, ont fini d'assoir sa réputation de baroudeur dur à cuire

et de contestataire.

 

Quel étonnement alors que de découvrir avec « La grande

époque » un texte plein de déférence, de respect, de tendresse

familiale et d'amour filial !

 

Où est l'agitateur, le fauteur de troubles aux remarques

séditieuses, l'auteur effronté qui racontait ses relations

homosexuelles avec les clochards de New-York, l'impertinent

personnage irrespectueux des règles et des lois, l'insolent et

cynique chroniqueur de « L'idiot international », le journal

pamphlétaire dirigé par Jean-Edern Hallier dans les années

1980 ?

 

C'est qu'en 1989, à plus de 45 ans,Limonov a éprouvé le besoin

de rendre hommage à la famille en convoquant ses souvenirs

d'enfance dans l'après-guerre de Staline, révélant ainsi une

autre facette de sa personnalité, celle d'un homme empreint de

bienveillance, d'obligeance et de curiosité quant à ses origines,

ses racines et son ascendance.

 

Impeccablement traduit par Antoine Volodine, principale raison de

ce choix de lecture, "La grande époque" est un témoignage

d'affection aux parents de l'auteur, au gré des souvenirs

autobiographiques des toutes premières années du jeune Edik,

quand, après sa naissance en 1943 dans la région de Gorki, la

jeune russe de sang tatar Raïssa et le soldat ukrainien

Véniamine Savenko ont rejoint la ville de Karkov en Ukraine

pour s'installer avec d'autres familles de militaires dans un

immeuble communautaire de l'armée soviétique.

 

De leur rencontre grâce à la magie d'une lampe de poche dans

une petite ville ouvrière du fond de la Russie, à leur

établissement dans la « forteresse constructiviste » de la rue de

l'Armée Rouge à Karkov, jusqu'à la dispersion des officiers de

l'état-major dans les premiers immeubles populaires des

banlieues ukrainiennes, Limonov revisite avec les yeux de

l'enfance la « Grande époque » des années 1940 qui l'a vu

naître et grandir dans un environnement de militaires.

 

La mémoire jaillit, heureuse, spontanée ; les anecdotes

abondent en une évocation volubile, gaie et entraînante des

choses apprises et des expériences vécues.

 

L'auteur parcourt les chemins de l'enfance avec une énergie et

une nostalgie joyeuses : c'est Edik bébé dormant dans une

caisse à obus ; ce sont les intrigues et les amours qui colorent le

bâtiment communautaire des familles d'officiers ; ce sont les 400

coups des enfants dans les ruines de la ville bombardée ; ce

sont des périodes où l'on a souvent faim mais où les éclats de

rire remplacent les plaintes des ventre-creux ; c'est enfin une vie

riche et palpitante dans une promiscuité aimable et allègre que

le petit Edik observe de tous ses yeux de gamin curieux et

attentif.

 

Le ton n'est jamais sentencieux et jamais on ne sent la poigne

stalinienne tenir dans son gant de fer cette petite communauté

d'officiers. Au contraire, on peut même y déceler comme un

certain regret de ce temps des « héros de l'Armée Rouge »… 

Et si sa myopie l'empêchera, adulte, de devenir soldat comme

son père, Edouard n'en conservera pas moins une grande

admiration pour les militaires. Dans ses yeux d'enfant grandi au

milieu des officiers, le prestige et l'éclat de l'uniforme, les belles

bottes cirées chaque soir avec dévotion, les armes

impeccablement nettoyées, resteront à jamais gravés dans son

cœur. La tendresse particulière qu'il leur voue imprègne les

lignes d'un texte qui est aussi écrit en leur honneur.

 

Avec ce récit autobiographique racontant les dix premières

années de sa vie, ce diable de Limonov montre qu'il peut parfois

être un « enfant de cœur » expansif et sincère. Avec sa belle

vitalité et sa jolie plume ciselée, il entraîne le lecteur attendri au

côté  d'un gamin ivre d'aventures, dont la mémoire

phénoménale et le don d'observation particulièrement aiguisé

ont inspiré à l'adulte-écrivain des pages pleines d'authenticité.