Edouard Limonov, icône hip hop

Edouard Limonov et Elena Burova - 1995

           LIMONOV, ICÔNE HIP HOP

Igor Antonovski

 

 

L'article d'Igor Antonovski, journaliste russe, spécialiste de  musique.

 

                                                         Kanye West

                                           
 
                  ÉTRANGE LIMONITE

 

                                   Par Igor Antonovski .
                 
Article paru dans le magazine Métropolis  Septembre 2013

                                                                             

                                                             Traduction : Thierry Marignac 

                                  

 

Je me souviens être tombé un jour sur un article au

sujet d’une chanson du rappeur Kanye West intitulée « I’m a God », dont l’auteur qualifiait West de « plus grand égomaniaque

de l’humanité » (sic) avec un ravissement d’écolier, raison

pour laquelle on pouvait lui pardonner ses rimes sans queue

ni tête, et un phrasé loin d’être parfait.

 

Naïf...

 

C’est Édouard Véniaminovitch Savenko, alias Limonov, le

plus grand égomaniaque de l’humanité, et depuis plus de

trente ans.

Par rapport à notre Limonov, leur Kanye West est un

grand timide d’une modestie maladive.

 

Edouard Limonov 2012 - Pour illustrer un double CD, où 30 chanteurs et groupes rock russes interprètent ses poèmes.

        L’IMPERTINENCE, LA MEILLEURE QUALITÉ DE LIMONOV 

 

On a pas mal écrit sur Limonov. Mais nous allons aborder

quand même ce qu’il a fait pour le hip-hop à son âge

adulte. Il y a tellement à dire que nous considérons Limonov

comme le nègre russe le plus important depuis Pouchkine.

 

J’adore Edouard Limonov. Pour parler franchement, difficile d’y

résister. Il suffit de lire "LE LIVRE DES MORTS" [[[non traduit

en français - un scandale]]] où le vieux parle des disparus

sans la moindre révérence — c’est déjà bien, déjà insolent.

L’impertinence est l’une des qualités  de Limonov, il excelle

dans le genre...

 

..On peut dire ce qu’on veut sur Limonov mais ce n’est ni un

lâche, ni un perdant. Il fonce sans souci des conséquences,

persuadé qu’il n’est pas pensable de s’abriter sous les

champignons géants du jardin d’enfants avec son verre de

vodka. Il se trimballe avec des couteaux et des flingues,

piétine ceux qui se trouvent sur son chemin et s’en sort

victorieux, jamais bidon.

    C’est une issue vers un monde sans faux semblants — un

monde d’authentique gangsta-rapper.

 

Militante du Parti National Bolchévique

 

 

Limonov s’efforce de confirmer son œuvre dans sa vie, une

biographie sans cesse recommencée; il croit

que seule une vie de combat peut lui permettre de

conquérir ce droit-là. Le droit de composer des odes « au

pain, à la viande et au cul » le droit de clamer : « I’m a

hassa, no I’m an asshole ».

 

 

 

SA CARRIÈRE A COMMENCÉ AU MARCHÉ CENTRAL DE

KHARKOV OÙ IL RÉCITAIT DES VERS, TANDIS QUE SON POTE,

LE GARÇON BOUCHER, FAISAIT LES POCHES DES

SPECTATEURS

 

Difficile d’imaginer un meilleur début à une carrière

hip-hop. Il fréquentait la délinquance, passait dansles trous

d’aération pour cambrioler, observait la façon dont les

voyous de Kharkov tuaient lors des attaques à main armée,

il faisait les sacs à main, et se tranchait les veines.  Et tout

ça dans le pire ghetto de Kharkov. Ce genre d’enfance

aurait produit une bonne dizaine de Kanye West.  

 

 

Mais Limonov était aussi inspiré, et rédigea "Autoportrait

d’un bandit dans son adolescence", pure poésie des rues,

scandée au rythme des râles de génitoires pubertaires. 

 

 

Limonov écrivait des vers avec lesquels il partit à Moscou, en 1967.

Ces vers sont déjà du rap, ces strophes brisées, ce rythme

déchiré, sont impossibles à lire en solo, il faut les réciter à

voix haute, en transes.

 

Comment ne s’agirait-il pas de poésie authentique ? Il y a

ceux qui tirent à la Kalach, et ceux qui réveillent leurs

matous, pour les montrer aux amis. Les premiers sont des

poètes. Qu’on se souvienne du destin de Pouchkine.

 

 

 
DU SWAG ET DU TRAP COMME ON EN FAIT PLUS, DISCIPLINÉ ET DÉMENTIEL

 

L’essentiel, la rencontre des nègres, se produit plus tard

dans la vie de Limonov. Il vit avec eux dans un hôtel puant.

Il l’acceptent comme un des leurs et ensuite il arrive une

aventure restée célèbre.  Existe-t-il dans la culture hip-hop

quelque chose de plus authentique que cette bite dans la

bouche telle qu’elle est décrite dans « Le Poète russe

préfère les grands nègres » ?

 

Cette souffrance d’avoir été largué par sa

femme, ce danger omniprésent, cette fierté, avec laquelle

ce mec taille une pipe ? Un type supérieur s’abaissant à

sucer la bite d’un simple nègre. Ces pages, ces strophes

brillantes de la littérature russe doivent être scandées sur

les beat les plus lourds, c’est du SWAG et du TRAP,

discipliné et démentiel.

 

Il va sans dire que dans cette scène Limonov  ne s’est pas

contenté de mêler la vie et son texte, mais il a créé la chair

de son œuvre littéraire. Bien qu’il ait déjà pas mal œuvré

pour le développement des lettres russes et planétaires.

Limonov vit son baptême du feu, et devient l’égal de

Pouchkine dans la littérature russe. Ils sont deux à se

dresser ainsi — les nègres inaccessibles.

 

Il termine son premier roman par ces mots «  Je vous ai tous

baisé, salopes, tous baisé dans la bouche. Allez tous vous

faire foutre ». Limonov souligne qu’il se contente de le

murmurer, que ce n’est pas musical, que c’est l’imparfaite

conclusion d’un Track  majestueux.

 

Limonov s’est toujours sapé comme un Dieu, c’est de

notoriété publique. Il a été tailleur, et l’élégance du vieux

bougre est reconnue même par ses ennemis. Quelques

indicateurs supplémentaires sur l’origine nègre de Limonov,

s’il fallait encore vous en convaincre. Je ne m’étendrai pas

sur ses nombreuses conquêtes féminines. Gangsta. 

 

               LIMONOV AFFÛTA SON STYLE JUSQU’À L’ÉPURE

  

Ensuite Limonov partit s’installer à Paris, coqueluche de la

gauche caviar, se balada en ville en capote de l’Armée

Rouge, baisant avec Natalia Medvedeva. Et il écrivit encore 

une dizaine de textes géniaux, où l’on retrouve tout ce

qu’on peut se représenter de la culture hip-hop. Trouvez

donc un beatmaker digne de ce nom, et tant que Limonov

est de ce monde, qu’il les récite de sa voix haut perchée.

 

De quoi ébranler le monde. Les récits de la guerre serbe, les 

mystères de Paris, les doctrines totalitaires. Les meutes de

loups de banlieue aux crânes rasés, qui se précipitèrent

vers Limonov et son parti.

 

Est-ce que Jay-Z ou RUN-DMC ont jamais eu des fans de ce

calibre même à la meilleure époque ? 

 

       Limonov affûta son style, sa prose était dépouillée

jusqu'à  l’épure, il n’en restait que le muscle, les

muscles du nerf optique, de la langue, des poings — les

muscles qui portaient la vérité unique, subjective, un

regard hyperégocentrique sur le monde.  La vie devenait

une œuvre artistique, et plus important encore : à la

différence de la plupart de ceux qui avait joué leur vie sur

l’autel du hip-hop, Limonov a survécu. Tupac Shakur,

Notorious B-I-G, ainsi qu’Alexandre Pouchkine, ils se sont

tous fait descendre.

 

Limonov était tellement balaise, qu’il s’est débrouillé pour

survivre à travers tout son destin total hip-hop.

 

Cependant, bien entendu, comme n’importe quel gangster

noir, on envoya Limonov en taule pour port d’arme prohibé. 

Au trou, il parvint à vivre en harmonie, malgré les pages

célèbres, citées plus haut. Il vécut et se sentit à l’aise

parmi les taulards, cultiva son bronzage, eut l’expérience

religieuse de l’extase.

 

Les récentes visions métaphysiques de Limonov ces

dernières années ne font qu’ajouter à son charme. Il ne

s’est pas fait élire à la présidence, même le président noir

des Etats-Unis n’est pas un rapper. Il n’est pas encore

temps pour le hip-hop de prendre le pouvoir. S’arracher de

ses charnières, c’est ce qu’il y avait de plus digne pour cet

homme-là, dans la vie duquel on trouve tout.

  (…) 

 

    N’OUBLIEZ PAS QUI EST LE PARRAIN

 

Le nègre Limonov continue à crier dans les micros sur

les places publiques, rassembler les meutes de jeunes et

d’affamés et termine ses discours en disant que c’était sa

dernière oraison en date. Et c’est très juste, en effet, la

culture hip-hop vient des sermons protestants, à pleins

tubes, enragée, criarde, musicale — comme toute l’œuvre

de Limonov. Comment pourrait-il finir de scander ses textes 

autrement ?

 

Il est plein de force, d’énergie,  et tire encore des

jeunesses. C’est un nègre, un créateur et un gourou, et à

une époque où les étoiles du hip-hop sont les personnalités

les plus importantes du temps présent, il a mérité le titre

d’étoile première classe, devant toutes les autres. Du

reste, c’est lui-même qui se l’est approprié.

 

Et tout ça pour dire que la prochaine fois que vous écrirez

quelque chose sur Kanye West et ce genre de gusses,

n’oubliez pas qui est le patron, qui est le parrain.

 

                                       Igor Antonovski, 25 septembre 2013. 

            -----     -----     -----     -----     -----

     Cet article d'Igor Antonovski a été traduit par Thierry Marignac, qui le présente ainsi sur le blog antifixion :            http://antifixion.blogspot.com.es/2013/09/limonomaniaque.html

 

 29.9.13

Limonomaniaque

  

http://mtrpl.ru/ded

Au lien ci-dessus, on peut trouver la version russe de l'article traduit ci-dessus. À Antifixe, il nous a bien fait rigoler, rappelant un vieil article du magazine hip-hop noir  Vibe, dans lequel Bonz Malone, marlou noir roi de la matraque, devenu journaliste après quelques séjours à la prison de  Riker's Island racontait son admiration pour Sinatra dans un papier intitulé: The Duke.

Le rital d'Hoboken impressionnait le petit gangster black du Bronx : Ava Gardner, Sam Giancana, Fat Tony Salerno (cet ex-garde du corps de Sinatra répondit au juge qui l'engueulait de s'être endormi à son procès:" La dernière fois que j'ai ouvert l'œil, Monsieur le juge, vous m'avez condamné à un siècle…") les smokings, les femmes, la pègre et les Oscars. Damn !… s'était dit Bonz Malone, la classe !…

On verra ici le même exercice, Limonov comme icône hip-hop, par un journaliste russe de rap. 


   Le réel tel qu'il n'est jamais perçu par ceux qui savent tout, et ne connaissent rien, les grandes consciences et les enfonceurs de portes ouvertes qui n'ont pas sauté un seul repas de leur vie.

 

        -----     -----     -----     -----     -----

Voir la 1ère page, très complète, de ce site consacré à Edouard Limonov :  

 http://www.tout-sur-limonov.fr/