LE VIEUX - Critiques et Interviews

 

Le Vieux est sorti le 27 août 2015 aux Editions Bartillat  

 

 

 

Voir d'abord ici : résumé du livre, avec photos + extrait : 

http://www.tout-sur-limonov.fr/371489338

 

Le Canard enchaîné    26 août 2015
 
Frédéric Pagès
 
 
                    FRIME ET CHATIMENTS
 
Dans « Le Vieux » (Bartillat), Limonov raconte avec talent un séjour en taule. Extrémiste mais au centre de tout !
 Il devrait nous horripiler, à poser pour l’Histoire, face à son miroir, persuadé d’être le « plus grand fouteur de merde de Russie ». Il devrait nous lasser, à parler de lui comme un dieu, à la troisième personne. Comment dit-on « one-man-show », en russe ?
 
Mais quel artiste ! Limonov fait le spectacle, auteur-acteur-metteur en scène de sa propre biographie.
 
Après « Journal d'un raté » et « Autoportrait d’un bandit dans son adolescence », star mondiale — grâce, notamment, au livre d’Emmanuel Carrère —, voici, mesdames-messieurs, « Le Vieux », comme le surnomment avec respect et curiosité les miliciens du dépôt de Moscou. Il doit répondre, un soir de réveillon, de « coups et blessures avec injures obscènes » envers les forces de l'ordre. Le Vieux a l’habitude de ces accusations truquées. Entre les simples flics et lui passe une sorte de complicité : ils ne font pas partie de la bourgeoisie. Les petits galonnés arrogants, c’est autre chose : « Vous avez fait une guerre (Tchétchénie) et moi cinq (Afghanistan, Serbie, etc.), leur balance-t-il. Et puis je ne fais pas partie des intellectuels. J’ai travaillé en usine. »
 
Pas davantage il ne fait partie des « ploucs » qui, dehors, à coups de pétards et de vodka, fêtent la nouvelle année 2011. Il les maudit : « Que vos enfants naissent sans doigts ! » Mais il ne se fatigue pas à haïr la juge de permanence, « craintive vieille femme », qui le condamne à 15 jours de prison ferme : « Avec son manteau de fourrure et sa chapka râpés, elle remplissait les fonctions simplissimes de collabo. » Ce qui lui manque le plus, en prison ? Sa petite amie, Fifi. Car, à 72 ans, qu’on se le dise, le Vieux est toujours vert : « Le sens du devoir n'était pas moins développé chez lui que la lubricité. Il aimait arracher jupes et slips mais cela ne l’avait jamais détourné de la voie du guerrier. » Il faut le croire : « Au lit le Vieux avait montré qu’il n’était vraiment pas un ancêtre. » Conclusion satisfaite : « Une sexualité débridée est un signe secondaire de génie. »
 
En politique aussi, il aime les positions acrobatiques, avec des gens peu recommandables à son goût : défenseurs des droits de l’homme, notables « libéraux », ses alliés obligés contre le Kremlin. « Au fil des ans il avait découvert avec surprise que les bourges étaient des goujats. » Mais il n’est pas sectaire : « Au moins la bourgeoisie se bougeait, elle était vivante, Kasparov était vivant, que le diable l’emporte. » Dans le même dépôt spécial, il croise feu Boris Nemtsov (assassiné à Moscou le 27 février dernier), « au bronzage récent, toujours rougeâtre comme de la viande crue ». Quant au parti « national-bolchevique », qu’il a fondé, il le présente sous son meilleur aspect : « orientation gaucho-droitière, patriotisme, nationalisme impérial ». A la fin du livre, le Limonov politique, qui ne sort jamais sans gardes du corps, détaille ses démêlés avec les autres micropartis de l’opposition. Trop longuement.
 
Soyons aussi cyniques que lui : c’est la prison qui est son meilleur théâtre, c’est le huis clos où il brille. Bien sûr, on souhaite au Vieux de ne jamais y retourner. Et tant pis pour la littérature ! 
                                       
                                            Frédéric Pagès - Le Canard Enchaîné
 
 

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Thierry Clermont dans  LE FIGARO  du 24 septembre 2015

 

                Salade russe derrière les barreaux 

Le poète se souvient de ses combats.



Après le magnifique Livre de l'eau, autobiographie tissée de fleuves, de mers, de lacs et de fontaines, depuis l'Ukraine jusqu'à New York en passant par Paris et la Serbie, Edward Limonov a romancé son combat politique contre le Kremlin, entre 2010 et 2012.  « Editchka » y est habitué : tous les deux mois, il est régulièrement arrêté après avoir manifesté publiquement.

Cette fois-ci, c’est le jour de la Saint-Sylvestre et il a pris quinze jours de dépôt spécial, pour injures, coups et rébellion contre les forces de l’ordre. Celui qui « fait de la politique, vit, aime et s’indigne » est un habitué des lieux. On lui propose la meilleure cellule et la plupart des geôliers sont d’ardents défenseurs de sacause et de fidèles lecteurs.  

Un peu plus tard, quand il tentera de se présenter à l’élection présidentielle, il militera pour « une Russie à la fois de justice et de démocratie » tout en proposant la nationalisation du gaz et du pétrole russes ainsi que la création d’une nouvelle capitale en Sibérie méridionale...

Héros de la littérature

Limonov prend ses repas en compagnie de ses gardiens et d’autres détenus. On parle beaucoup de politique, un peu de littérature (Anna Karénine, Boulgakov, Gogol et ses Âmes mortes, le poète et hussard Lermontov...).

L’homme est bien nourri et bien traité (on lui prépare même de la salade russe et des assortiments de pirojki). Rien à voir avec les terribles conditions de Lefortovo et du camp de travail d’Engels où le leader du Parti national-bolchevique avait été détenu pour « trafic d’armes et tentative de coup d’État » au Kazakhstan, entre 2001 et 2003.

De nouveaux condamnés rejoignent le dépôt : quelques Tchétchènes, des soiffards, un jeune vagabond et un travesti en bas résille... Et puis un autre, bien plus illustre : l’ancien vice-ministre Boris Nemtsov, un des chefs de l’opposition, qui sera assassiné en février 2015.

Défilent les principaux acteurs et agitateurs politiques plus ou moins proches de Limonov et réunis dans le forum L’Autre Russie: Navalny, Oudaltsov, du Front de gauche (entre-temps, il sera condamné à quatre ans et demi de camp de travail), Garry Kasparov... Le lecteur peu familier de la Russie d’aujourd’hui risquera sans doute de se perdre un peu dans ce dédale de micropartis et de débats pas toujours très clairs.

Dieu merci, le « grand original devant l’Éternel » revient ici ou là sur son passé,les femmes qu’il a connues et celle qui partage sa vie, la jeune « Fifi », où celles qu’il n’a jamais croisées, comme Lili Brik, maîtresse de Maïakovski.

Entre deux commentaires sur La Vie quotidienne dans l’Égypte ancienne, livre qu’il ne lâche plus, Limonov, qui s’est pris de passion pour les agnostiques, remercie Emmanuel Carrère et son livre, grâce auquel il est devenu « un héros de la littérature mondiale »...

Une précision : depuis le retour de la Crimée dans le giron russe, le poète a calmé ses ardeurs anti-Poutine...

                                                         Thierry  Clermont - Le Figaro

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A voir absolument, un long article remarquable de Dominique Conil sur le site Mediapart :

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/141215/l-amere-russie-nouvelle-de-chargounov-et-limonov

 

En voici quelques extraits pour vous faire une idée (environ 10% de l'ensemble) :

 

 ...///...   Et revoici donc Limonov et LE VIEUX. C’est un Limonov post-Emmanuel Carrère. Même si, comme il le souligne férocement, le livre de Carrère fut bien moins vendu que les siens en Russie, même s’il précise qu’il se réserve de dire plus tard ce qu’il en pense, même s'il ne se prive pas de tirer à vue sur l’Occident (à la fois prédateur et décomposé), Limonov ne boude pas le buzz international. Le livre de Carrère fut publié en 2011, LE VIEUX  évoque 2012. Et les manifestations géantes qui emplirent les rues de Moscou par moins 12 °C.

...///...

Il y a toujours quelque chose de sympathique chez Limonov. Le genre de type qui, si par extraordinaire il parvenait au pouvoir, commencerait par s’arrêter lui-même.

Un des rares écrivains à savoir parler de la prison comme d’un vrai monde (en dépit de l’aspect« en avoir ou pas »). Cette prison là, maison d’arrêt serait un terme plus juste, en plein Moscou, sert à mettre temporairement hors circuit des gêneurs.

Pour donner une idée de la justice russe en exercice, il suffit de savoir qu’en arrivant – car on est jugé, les formes sont respectées – on demande si la fabula est arrivée, qui, comme son nom l’indique, est le résumé imaginaire mais judiciaire de l’infraction, voire du crime. Le récit de l’emprisonnement, du quotidien, des arrivées (dont celle de Boris Nemtsov) est à la fois drôle et déjà féroce.  

Car, si vous vous êtes demandé comment il pouvait y avoir cet attelage improbable de l’opposition à Poutine associant national bolchevisme non repenti, libéralisme à l’américaine version Kasparov, ancien ministre de Eltsine reconverti opposant, tel Boris Nemtsov, voici quelques éléments.

Et il ne faut pas compter sur Limonov pour le respect aux morts : que Boris Nemtsov ait été assassiné depuis n’adoucit en rien son trait. Seul Kasparov, ancien champion d’échecs, est épargné : Limonov le trouve assez imprévisible.

Ambitions, tractations, petits arrangements : la déferlante apparaît comme minée de l’intérieur. Toute union pipée d'avance, face à un pouvoir sans état d'âme démocratique ...///...

                                 Dominique Conil - Mediapart - 14 décembre 2015

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L'OBS du 27 Août au 2 Septembre 2015
 
 
ÉDOUARD LIMONOV :"POUTINE UTILISE MES IDÉES"
  Opposant à Poutine, dirigeant du parti l'Autre Russie, l’écrivain publie un nouveau roman politique et donne un entretien radical sur l’idéologie du régime, tout en soutenant l’annexion de la Crimée.
 
 
De notre envoyé spécial à Moscou, Jean-Baptiste Naudet.
 
 
Il ne donne pas son adresse. Un «homme sûr» viendra nous chercher à une station de métro du centre de Moscou pour nous conduire, par un dédale de rues, de passages, de cours, jusqu'à son appartement. Il en change souvent. Il se sent menacé.
On sonne. Il nous attend et déverrouille une lourde porte en acier, puis une autre. Il sourit. On le dit désagréable, odieux même. Il est gentil, doux et poli. Ce sont «les mauvais garçons», explique-t-il, qui lui font cette réputation de «méchant garçon», car «on peut être radical et sympathique».
Acide comme un limon («citron» en russe), explosif comme une limonka («petite grenade») qu'il a tatouée sur un bras, Edouard Limonov n'est ni ce qu'on dit de lui, ni ce qu'il paraît, ni sans doute ce qu'il veut qu'on croie qu’il est.
Poète, écrivain, activiste, homme politique, impérialiste russe — mais pas nationaliste étroit —, c’est un «extrémiste», un radical, de gauche et de droite à la fois. Il a fondé en 1993 le parti «national-bolchevique», interdit en 2007 et aujourd'hui remplacé par la formation l'Autre Russie.
La biographie que l’écrivain français Emmanuel Carrère (1) a écrite sur lui l'a rendu célèbre dans le monde entier. Mais, à 72 ans, Limonov continue le combat.
   Il vient d'écrire un nouveau roman, «Le Vieux», où il raconte ses récentes expériences politiques, ses démêlés avec la police de Vladimir Poutine, ses séjours en prison.
 
 
— Dans votre roman, vous ne faites pas preuve de beaucoup de modestie. C'est un concept bourgeois, la modestie ?
 
 
— Ce n'est pas ça. C’est peut-être mon âge. J'ai 72 ans et c’est le moment des accomplissements. Je connais ma valeur, mon importance. Pas plus, mais pas moins non plus.
 
 
— En France, un roman politique serait sans doute ennuyeux. Pourquoi le vôtre ne l’est-il pas ?
 
 
— Avec « Soumission », Houellebecq a aussi écrit un livre politique. Evidemment, il est toujours dans son rôle de bourgeois pourri, moitié je ne sais quoi, moitié Bukowski raté. Mais c'est quand même un vrai livre politique.
 
 
— Pourquoi refusez-vous de commenter la biographie qu’Emmanuel Carrère a écrite sur vous ?
 
 
— Ma bonne éducation m’interdit de donner mon avis. Emmanuel Carrère a créé un mythe. Il parle de moi comme d’un écrivain qui est déjà mort. Je suis pragmatique : il a écrit un best-seller vendu dans une trentaine de pays, même au Japon. Et ce qui compte dans ma vie, ce sont les victoires. Avec l’aide de Carrère, fils d’une famille renommée, je suis arrivé à une place où je n’espérais pas arriver. Dans toutes les familles bourgeoises, dans toutes les bibliothèques. Tout cela me donne un plaisir malin.
 
 
— Ce qui est étrange dans votre dernier livre, c’est que vos idées paraissent plus proches de celles du pouvoir, que vous combattez, que de celles des libéraux avec lesquels vous êtes dans l'opposition. Plus proche de Poutine que d’un Nemtsov, le leader libéral assassiné.
 
 
— Mais Nemtsov n’était même pas libéral ! Il était le joker de Boris Eltsine. Il devait lui succéder, il était même préféré à Poutine. Alors Nemtsov était devenu amer. Il était jaloux du destin incroyable du petit Poutine. On le voit lors des manifestations : ces libéraux sont des oiseaux qui tweetent tous les jours, une classe de bourgeois apeurés, bons à rien.
D’un autre coté, vous, les Occidentaux, vous exagérez l’importance de Poutine. J’ai formulé depuis plus de vingt-cinq ans l’idéologie de notre Etat national. Je ne soutiens pas Poutine, c'est une idiotie de dire ça, mais il a utilisé une partie de mes idées. Ce n'est pas moi qui soutiens Poutine mais lui qui soutient mes idées ! Il a été forcé de réaliser certaines d’entre elles, comme la réunification de la Crimée avec la Russie.
 
 
— Vladislav Sourkov, qui passe pour l’idéologue du régime de Poutine, s’est-il inspiré de vous ?
 
 
— Ce n'est pas moi qui le dis. Tout le monde le sait. Sourkov n’a pas d’idées à lui seul. Il prend des idées à droite, à gauche, et il les assemble. Contrairement à lui, moi, j’ai mes propres idées. Je ne suis ni de droite ni de gauche. Mon premier parti était moitié de droite, moitié de gauche. C’était une nouveauté dans le monde idéologique. Dans la société moderne, il n’est pas possible de garder cette pureté idéologique qui date de la Révolution française. Notre réalité est totalement hybride. Par exemple, nous avons le Parti communiste russe qui croit en Dieu, en l’Eglise. Et moi, je suis un hérétique.
 
 
— Vous êtes impérialiste mais pas un nationaliste russe. Quelle est la nuance ?
 
 
— Chez nous, nous ne pouvons avoir un Etat avec une seule ethnie. La Russie compte par exemple une vingtaine de millions de musulmans. Des musulmans qui n'arrivent pas d'Algérie ou d’ailleurs, comme en France. Ce sont des musulmans qui ont toujours habité ici, depuis des siècles. Ils sont des nôtres.
 
 
— Comment analysez-vous la position de Poutine sur l'Ukraine?
 
 
— Il faut comprendre le comportement de Poutine. Il était très satisfait de ses jeux Olympiques, le plus grand événement de sa vie. Il avait beaucoup préparé ces étranges jeux Olympiques d'hiver dans cette région subtropicale de Russie, à Sotchi. Et tout à coup, à Kiev, surgit la révolution de Maïdan, à mon avis menée par les nationalistes ukrainiens. Poutine était coincé. Il ne savait que faire. Alors il s’est tourné vers la Crimée, où j’avais manifesté plusieurs fois pour demander la réunification avec la Russie.
Poutine avait un problème grave. Il savait alors que notre peuple ne lui pardonnerait pas s’il ignorait le désir de la Crimée de se réunifier avec la Russie. Il connaissait le danger. Il savait que l’Occident serait contre lui. Mais il n’avait pas le choix. Pour la Crimée, la Russie avait un plan depuis longtemps, comme les militaires planifient tout.
 
Finalement, Poutine a trouvé le courage de lancer ce défi à l’Occident. Il a fait la réunification. Et celle-ci le propulsait au septième ciel, sa popularité frisait les 90%. Mais voilà que commence le soulèvement dans le Donbass [par les séparatistes armés prorusses, dans l'est de l'Ukraine, NDLR]. Poutine n’en voulait pas. Il avait peur de rompre avec tout le monde à cause de cette terre sans grand intérêt Alors, depuis un an et demi, il essaie de se débarrasser de ce problème. Ce n'est pas lui qui a lancé cette révolte. Ce n'est pas l’armée russe, comme en Crimée. C’est le peuple. Il veut arrêter cette guerre. Il viole le Donbass. Il est l’ennemi du Donbass.
 
 
— Quelle est la position de votre parti, l'Autre Russie, sur l'Ukraine ?
 
 
— Notre parti a des groupes qui se battent là-bas, dans le Donbass. Nous avons eu des morts, des blessés. Nous organisons ces volontaires. Je l’ai dit dès 1992 : nous avons laissé hors de Russie 27 millions de Russes et un jour nous devrons les réunifier avec la Russie les armes à la main. Et nous devrons aussi prendre les villes du nord du Kazakhstan, qui sont des villes russes.
Qu’est-ce que l’Ukraine ? J’y ai vécu les vingt-trois premières années de ma vie, à Kharkov. Les Ukrainiens habitent le centre du pays, le reste, ce sont des colonies ukrainiennes, conquises par l'URSS et non par les Ukrainiens. L’Ouest a été pris à la Pologne. L'Ukraine a ses colonies, au sud aussi. Dans leurs rêves les plus débiles, les gens d’Odessa ne se sont jamais sentis ukrainiens. Odessa, c’est international, c'est juif, grec, russe mais pas ukrainien !
 
 
— Mais en 1991 la Crimée a voté majoritairement, à 54%, pour l'indépendance de l'Ukraine...
 
 
— En ce temps-là, le peuple soviétique ne comprenait pas du tout ce qui l’attendait. Il pensait qu'avec le partage de l’URSS il aurait une vie paradisiaque. C'était une escroquerie que de donner le droit de voter à des gens qui ne comprennent rien du monde. Tout a changé depuis 1991. L'Ukraine peut exister comme un pays indépendant, comme un Etat. Mais elle doit rendre ses colonies, sinon elle vole un héritage à la Russie.
 
 
— Pour arriver à cette solution, c'est la guerre ?
 
 
— Oui, c'est la guerre. En ce moment, l’Ukraine vit une passion nationale, mais elle ne doit pas toucher les territoires d'Odessa, de Kharkov. Il y a une répression sévère des partisans de Moscou en Ukraine. Tous les leaders prorusses sont considérés comme un danger. Après les manifestations pour Moscou, le SBU [les services secrets ukrainiens] arrête les opposants. C’est pourquoi il y a peu de manifestants pour la Russie.
 
 
— Comment analysez-vous le personnage de Poutine ?
 
 
— L’actuel Poutine est le résultat de l’influence de deux parties de sa vie. Il a d 'abord été un officier du KGB à un poste insignifiant à Dresde, en Allemagne de l’Est. Que pouvait-il faire à part lire les rapports de la Stasi, qui était sans doute la police politique la plus puissante du monde ? Le KGB ne voulait plus de lui. Mais en travaillant quinze ans dans cette organisation, Poutine a adopté sa mentalité, son regard répressif sur le monde.
La deuxième partie de sa vie, la plus importante, c’est son travail à la mairie de Saint-Pétersbourg pour le maire libéral, Anatoli Sobtchak. C'est là qu'il s’est fait beaucoup de relations. Et Poutine reste totalement fidèle à ces deux faces contradictoires de sa vie. Depuis Saint-Pétersbourg, il croit totalement au libéralisme, au capitalisme, au marché mondial. Tout en gardant la mentalité d’un « guébiste » des années 1980, avec un zeste de modernité.
 
 
— Vous faites de la littérature avec de la politique ou l'inverse ?
 
 
— Je ne me divise pas. Je suis passionné par la politique quand il y a du sang, du danger. J’ai été trois ans en prison. Plus de 300 personnes de notre parti sont passées dans les prisons russes depuis 1989. Nos militants sont arrêtés, parfois lourdement condamnés.
Sous Poutine, quatorze de nos militants ont été tués dans des circonstances telles que nous ne doutons pas que c’est le pouvoir qui les a fait supprimer. Dans le Donbass, au mois de mai, sous l’influence de la Russie et du FSB [ex-KGB], des militants de notre parti ont été arrêtés, puis expulsés de la république de Donetsk car ils voulaient ouvrir un bureau. On nous laisse mourir pour le Donbass mais pas y avoir une influence politique.
 
 
— Donc, vous reconnaissez que le FSB a une grande influence dans le Donbass ?
 
 
— C'est clair. Il n'y a aucun doute.
 
 
— Et ce ne serait pas les services russes qui auraient organisé la révolte dans le Donbass ? L’homme fort des séparatistes, Strelkov, leur ministre de la Défense, était bien du FSB ?
 
 
— Oui, Strelkov, je le connais personnellement, était un officier du FSB mais qui a désobéi aux ordres. Et s’il est encore vivant, c’est un miracle.
 
 
— Où en est votre parti et la Russie aujourd’hui ?
 
 
— En tant que parti d’opposition, nous vivons la pire des situations. Il y a les difficultés que nous rencontrons dans le Donbass. Et l'échec des manifestations de l'opposition en 2012, après les élections, nous a aussi touchés. De plus, avec le conflit en Ukraine, le pouvoir est devenu très populaire. Malgré la crise économique et les sanctions à cause de cette guerre, le pouvoir peut rester populaire.
Les Russes sont capables d’encaisser cette crise. Ils peuvent sacrifier un certain niveau de vie pour des idées. Depuis vingt-trois ans, depuis l’effondrement de l’URSS, nous vivions une dépression nationale. Nous étions devenus un peuple insignifiant. Avec la Crimée, nous sommes sortis de cette dépression. On le voit sur le visage des gens.  

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                           MARIANNE   du 20/26 novembre 2015

              LIMONOV VIEILLIT BIEN


 Le foudroyant succès de son alter ego littéraire, le  Limonov  d'Emmanuel Carrère, lui serait-il monté à la tête ? Ou bien, au contraire, aurait-il provoqué une aigreur fatale à cette plume très prolifique, dont les ouvrages content la vie trépidante quasiment en temps réel ? Pour tenter de résoudre cette difficile équation, il faut lire le dernier opus publié en français par le véritable Edward Limonov, 72 ans au compteur,  le Vieux , roman très autobiographique quoique écrit à la troisième personne.
 
Prenant pour décor la Russie du dernier mandat de Vladimir Poutine, après les grandes manifestations de 2011 consécutives à des législatives entachées de fraudes,  le Vieux  nous entraîne dans l'arrière-cour et les bas-fonds de la scène politique russe, indéchiffrable pour le commun des mortels en Occident. 

Décrit comme un incorruptible « Russe d'en bas », farouche dernier défenseur de la russité véritable, le héros de Limonov côtoie les leaders de l'opposition, dont il nous livre des portraits bien peu flatteurs. Les décrivant tous comme d'indécrottables bourgeois, notre septuagénaire s'acharne particulièrement contre Boris Nemtsov, assassiné en février dernier, auquel il reproche sa carrière passée auprès de Boris Eltsine.

 Il faut dire que, à l'époque décrite dans le livre, l'étoile de Limonov, jusque-là brillante grâce à son aura de prisonnier politique, s'est mise à pâlir dans son pays, alors qu'émergeait celle du juriste et blogueur anticorruption Alexeï Navalny, plus jeune et charismatique. C'est alors que le livre d'Emmanuel Carrère, statufiant notre vieux, a achevé de le marginaliser. Un comble !
                                                               
                                                      Anne Dastakian - MARIANNE
 
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Revue  Service Littéraire   -  Décembre 2015

   LIVR'ARBITRES - Présent - Décembre 2015

    

LIMONOV EST TOUT, LE RESTE N'EST RIEN

Quel auteur étranger peut se targuer d' être l'objet d' une biographie à succès de son vivant ? Qui peut passer une partie de son temps dans les geôles poutiniennes , soutenir les armes à la main la cause serbe ou ossète, se définir national-bolchévique, tenir à la fois du punk et du dandy , de l'ascète et du fornicateur ?

Aimé et détesté à la fois par la droite et la gauche, incontournable, provocateur et pourtant si sage ! Bref , à lui tout seul, le natif de Dzerjinsk est un continent aussi vaste que la Sainte Russie.

Les deux dernières parutions des éditions Bartillat peuvent cependant nous aider à y voir un peu plus clair. D'une part avec LE LIVRE DE L'EAU,  paru en 2014, qui se veut un goutte-à-goutte d'impressions limonoviennes sur une litanie de souvenirs s'égrenant tel un chapelet et, d'une autre , avec  LE VIEUX,  paru en 2015 qui, lui, revient sur son opposition au régime poutinien, retraçant tumultueusement les années 2011-2013 .

De l'un à l'autre , se dessine en filigrane un personnage complexe mais attachant . Un homme qui ne semble pas changer avec les années, ne renie ni ses premiers récits, ni ses premiers engagements, ni sa volonté de changer le monde, ou plutôt de lui botter l'arrière-train. Sa sagesse l'a retenu de toute forme de retraite , à la Pyrrhus ou bonifiée.

Limonov se nourrit de lumière. Il est complémentaire de son oeuvre, devenant lui-même son propre personnage. Mais foin de toute caricature, quand bien même il se laisserait, par moments, corrompre par la facilité de la provocation ou la félicité des bras d'une jeune naïade.

Quoi qu' il en soit , Limonov est mû par une formidable capacité à se réinventer, flirtant toujours plus ou moins avec un univers avant-gardiste prégnant et un franc-parler tout aussi présent, claquant de vérité . Pour le vieux Zek, un homme est tenu de se battre, malgré la peur, l'instinct de conservation et les privations (de liberté entre autres).

L'angoisse... le châtiment des braves.  L ' ascétisme... le moyen d'élévation de l'âme. La solitude, discipline de la pensée. La vie... un étendard sanglant de passion.

Au travers de ces deux ouvrages, c'est une quarantaine d'années qui défilent, avec leur galerie de personnages, des flics aux procureurs, des intellectuels aux hommes politiques, de ses gardes-du-corps à ses maîtresses.

Une vie dans la bigarrure, l'éclat et le risque , avec ces paysages de l'Altaï à Odessa, de New-York à Pont-Aven , qui reflètent son besoin d'élargir un horizon trop étroit . Vie désordonnée , moeurs de bohème , mais une morale saine et sauve qui vous permet de vous regarder sereinement le matin au réveil et d' attendre le dernier baiser de la mort.

                                                                   PATRICK WAGNER 

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Vous pouvez trouver dans SOCIETY du 18 septembre/1er octobre 2015, un long portrait d'Edouard Limonov, sur 4 pages.

Un reportage signé Pierre Boisson, envoyé spécial à Moscou, avec de belles photos de Maria Turchenkova. 

On y voit que Limonov  n'a rien perdu de sa verve et de son sens de la formule. Par exemple quand il parle de l'opposant Alexeï Navalny, très apprécié en  Occident : "Une escroquerie. La coqueluche des libéraux et des vieilles dames. Il a juste des fans comme un ténor ou une rock star"

En fait, le portrait est assez à charge, reproduisant les clichés formulés par les libéraux (minoritaires en Russie, sauf dans certains cercles moscovites).

Un extrait révélateur (sur Limonov et l'Ukraine) :

"Limonov, salué jadis comme l'un des farouches opposants de Poutine, est désormais honni, décrié comme un va-t'en-guerre, un néo-impérialiste radical. Comme si, une fois encore, Edward Limonov avait sauté de l'autre côté de la barrière, pour y rejoindre les méchants de l'histoire."

   

Voir ici ce qu'est l'influence réelle de Limonov, aujourd'hui en Russie :

http://www.tout-sur-limonov.fr/414521100

 

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Ceux qui veulent comprendre quel est le sentiment d'une bonne partie de la population russe aujourd'hui peuvent lire cet article d'Inna Doulkina, paru le 24 septembre 2015 dans le Courrier de Russie 

http://www.lecourrierderussie.com/2015/09/elections-russie-mode-emploi/

                                      EXTRAIT : 

 La Russie aurait effectivement besoin d’une véritable opposition – mais d’une opposition de gauche, car elle est gouvernée par des gens de droite depuis bientôt 25 ans.

La « main invisible du marché », les Russes l’ont largement sentie sur leur dos – ils ont assez donné ! Ce qu’ils souhaiteraient, aujourd’hui, c’est un peu de ce bon vieux socialisme qui fait depuis des décennies partie intégrante de la vie des millions d’Européens, et sans lequel ces derniers n’imaginent plus leur existence.

Mais il n’y a pas d’opposition de gauche en Russie : le Parti communiste, malgré sa présence au parlement, n’a pas d’influence réelle sur le développement du pays, et les partis de gauche indépendants, tel celui d’Édouard Limonov par exemple, sont dénigrés par le pouvoir aussi violemment que par l’opposition libérale. Triste paradoxe.

                                                              Inna Doulkina - sept. 2015

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 On a parlé d'Edouard Limonov pendant 1 heure, le samedi 5 septembre 2015 sur Fréquence Protestante (100.7 FM).  

A réécouter  ici :

 http://www.tout-sur-limonov.fr/371489331

 

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